La justice des Indiens nasas implacable avec sept guérilleros des FARC

Colombie Les peines vont de 20 coups de fouet à 60 ans de prison pour les guérilleros accusés du meurtre de deux Indiens

Quatre jours. C’est le temps qu’il a fallu aux Indiens nasas de Colombie pour capturer et juger les guérilleros qui avaient tué deux des leurs, la semaine dernière. Armés de leurs simples «bâtons d’autorité», les gardes du peuple nasa ont quadrillé la cordillère où se trouvait la petite troupe des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC, extrême gauche), et l’ont encerclée en quelques heures, mercredi. A un moment de l’opération, les rebelles submergés auraient, en vain, «menacé de faire sauter une grenade», selon un des Nasas. Ils n’ont pas réussi à impressionner leurs poursuivants.

Les sept guérilleros venaient d’assassiner deux gardes indiens dans ces montagnes du Cauca, dans le sud-ouest andin du pays, pour avoir décroché et brûlé leurs banderoles de propagande. Dimanche après-midi, ils ont été condamnés par une assemblée d’au moins 3000 personnes à des peines allant de 20 coups de fouet à 60 ans de prison. Quelques minutes après le verdict, leur armement était détruit sous les ovations. «Si nous n’agissons pas, ils continueront à nous tuer», a résumé un leader indigène, Gabriel Paví.

Résistance pacifique

Les Nasas, deuxième groupe amérindien le plus nombreux de Colombie, venaient de démontrer une nouvelle fois la force de leur «résistance pacifique». Le pouvoir a salué leur «acte de courage» dans le conflit vieux d’un demi-siècle entre armée, escadrons de la mort et guérilla marxiste. Les rebelles, en cours de négociations de paix avec le pouvoir à Cuba, ont dû se fendre d’un communiqué pour déplorer les faits et «rappeler leur profond respect pour les peuples autochtones». Ils ont démenti au passage l’authenticité d’un tract dans lequel 26 dirigeants nasas étaient menacés de mort.

Le «respect» des FARC n’est pas toujours évident dans le Cauca. La cohabitation n’est pas aisée entre les autorités indiennes, élues tous les deux ans, qui rejettent la présence de tout homme armé sur leur territoire, et la guérilla qui utilise le terrain escarpé et recrute dans la population nasa pauvre. «C’est dur de savoir que ceux qui nous tuent sont nos propres frères», déplorait dimanche le gouverneur du village de Tacueyó, Floresmiro Noscué, en présentant les sept accusés, tous Nasas. En 2012, les gardes indiens étaient déjà intervenus pour immobiliser des guérilleros issus de leur ethnie, qui bombardaient la station de police située au cœur d’un de leurs villages. Ceux-là ont été fouettés puis rendus à leur famille. L’an dernier, un autre rebelle avait été désarmé et condamné à 40 ans de prison pour le meurtre d’un gouverneur.

Risque pour les négociations

Comme les autres peuples indiens, qui représentent 3% de la population colombienne, les Nasas peuvent exercer la justice sur leur territoire grâce à une Constitution adoptée en 1991. L’exercice de ces droits, qui leur vaut aujourd’hui les applaudissements des ministres, n’a pas toujours été du goût du pouvoir. Il y a deux ans, l’armée avait grincé des dents quand les gardes indiens avaient saisi des soldats à bras-le-corps pour les expulser de leur campement, situé sur leur territoire. Par ailleurs, les luttes des Indiens pour faire reconnaître leurs droits sur des terres fertiles les font invariablement traiter de «guérilleros» par les élites politiques et économiques de la région, et en ont fait la cible aussi bien des militaires que des hommes de main des grands propriétaires.

Aujourd’hui, l’extrême célérité de leur justice et la dureté des peines inquiètent les observateurs. «Dans toute juridiction, tout Colombien, même un guérillero accusé d’assassinat, conserve ses droits humains», a rappelé le représentant de l’ONU dans le pays, Fabrizio Hochschild. Alors qu’à La Havane les négociateurs des FARC comptent obtenir des aménagements de peine de la part de la justice ordinaire, les condamnations expéditives des Nasas pourrait entraver la «confiance» nécessaire. Mais les Indiens, dès dimanche, ont tenu à rassurer dans un communiqué en appelant à la poursuite des négociations: «Il faut terminer la guerre. Nous sommes tous en train de la perdre.»