Russie

La justice russe inflige 20 ans de prison à un réalisateur ukrainien

Oleg Sentsov, opposant à l’annexion de la Crimée, et un militant écologiste ont été condamnés pour «terrorisme». Un procès dénoncé par Kiev

La justice russe inflige 20 ans de prison à un réalisateur ukrainien

Russie Oleg Sentsov, opposant à l’annexion de la Crimée, et un militant écologiste ont été condamnés pour «terrorisme»

Il n’aura fallu que vingt minutes mardi au Tribunal militaire de Rostov-sur-le-Don pour condamner respectivement Oleg Sentsov et Alexander Koltchenko à 20 ans et 10 ans de réclusion, en prison de haute sécurité, pour «organisation et participation à un groupe terroriste» en Crimée en mai 2014.

«Nous donnerons nos âmes et nos corps, tout pour notre liberté, et nous allons montrer que nous, frères, sommes de la nation cosaque.» C’est en entamant l’hymne national ukrainien, précédé d’un sourire de défi sur les lèvres, que les deux hommes ont accueilli un verdict sur lequel ils se faisaient peu d’illusions. A la sortie, l’avocat d’Oleg Sentsov, Dmitri Dinze, espère qu’«en vertu d’accords bilatéraux ils pourront effectuer une partie de leur détention en Ukraine».

Oleg Sentsov, 39 ans, est une figure très connue en Ukraine. Son premier long-métrage, Gamer, sorti en 2011, avait été bien accueilli par les critiques dans de nombreux festivals européens. Il était considéré comme une des étoiles montantes du cinéma ukrainien. En décembre 2013, comme beaucoup d’artistes, il s’engage corps et âme dans le mouvement pro-européen «Euromaïdan».

Lorsque la Crimée, dont il est originaire, est envahie par les forces russes, Oleg Sentsov rejoint sa ville de Simferopol. En mai 2014, l’annexion de la péninsule à la Russie est déjà une affaire classée, mais le cinéaste participe à une manifestation pro-ukrainienne à Simferopol, durant laquelle il est arrêté en compagnie d’Alexander Koltchenko, 25 ans. Le FSB russe transfère les deux hommes dans la région de Rostov-sur-le-Don.

Les autorités russes accusent Oleg Sentsov d’avoir fomenté deux attentats à Simferopol pour le compte du groupe ultranationaliste Pravy Sektor, notamment contre une permanence du parti Russie unie, et d’avoir voulu dynamiter une statue de Lénine. Outre que les faits n’ont pas eu lieu, l’appartenance des deux hommes à un groupe d’extrême droite semble improbable, Alexander Koltchenko étant un militant gauchiste et écologiste notoire.

«Injustice flagrante»

L’accusation repose uniquement sur les dépositions de deux complices supposés, Henadiy Afanasiev et Oleksiy Chirniy, qui ont été condamnés cette année à 7 ans de prison et contraints de charger le cinéaste. Oleg Sentsov et Alexander Koltchenko affirment avoir fait l’objet de tortures. Commentant les blessures du réalisateur, le tribunal a répondu qu’il se les était infligées lui-même suite à des «actes de sadomasochisme».

Pour Bogdan Ovartchouk, observateur d’Amnesty International au procès, «des peines allant jusqu’à deux décennies rendues par un tribunal militaire russe contre deux militants ukrainiens sont une injustice flagrante, sans oublier les allégations crédibles de torture». L’ONG estime que le jugement sert d’avertissement à quiconque souhaiterait remettre en cause le nouvel ordre en Crimée.

Lors de sa dernière audition, Oleg Sentsov a livré un réquisitoire contre la Russie de Vladimir Poutine. «Voilà un an que je suis dans votre magnifique pays et que je regarde votre télévision. Votre propagande fait un travail admirable, a déclaré le réalisateur. Je pense que la majorité de la population croit à ce qu’on lui raconte, que Poutine est génial et que l’Ukraine est fasciste.» Le cinéaste a ensuite contesté l’autorité du tribunal. «Il y a également des gens plus intelligents qui soutiennent ce régime, comme vous [les juges] par exemple. Des gens qui savent pertinemment qu’il n’y a pas de fascistes en Ukraine, que la Crimée a été illégalement annexée et que l’armée russe est présente dans le Donbass. Ma prison est remplie de combattants revenus de là-bas et qu’on arrête.»

Hier, Petro Porochenko s’est adressé au prisonnier. «Tiens bon, Oleg, le temps viendra où ceux qui t’ont condamné se retrouveront sur le banc des accusés!» a twitté le président ukrainien, qui avait plaidé lundi auprès d’Angela Merkel et de François Hollande la cause de ses 12 concitoyens détenus sur le territoire russe. La prochaine sur la liste, la pilote d’hélicoptère Nadia Sav­tchenko, accusée d’avoir tué deux journalistes russes, risque 25 ans de prison.

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