«Il ne s'agit pas d'un vol de patates mais d'un préjudice de plusieurs centaines de millions de dollars causé à l'Etat.» Porte-parole du Ministère public, Natalia Vichniakova a mis fin lundi aux rumeurs d'accord imminent dans le conflit opposant le Kremlin – via la justice – au géant pétrolier Yukos. Des rumeurs nées après les critiques du premier ministre, Makhaïl Kassianov, envers les méthodes du Parquet «portant préjudice à l'image du pays et au climat d'investissements». Allusion au maintien en détention depuis trois semaines de Platon Lebedev, président du groupe Menatep qui contrôle Yukos, pour acquisition frauduleuse de sociétés étatiques dans les années 90, et à la chute du marché boursier russe qui s'en était suivie.

«Les remarques du premier ministre ne sont rien d'autre qu'une tentative de pression politique sur la justice: que chacun des pouvoirs s'occupe donc de ses affaires», s'est exclamée la porte-parole, ajoutant cette petite phrase qui a dû faire passer un frisson dans le dos de tous les oligarques: «L'adage populaire dit que si tu voles un peu, tu iras en prison et que si tu voles beaucoup, tu ne risques plus rien. Nous tentons de démentir ce point de vue.» Et pour que le message soit clair, une autre représentante du Ministère publique, Irina Alechina, annonçait hier également qu'une charge supplémentaire était retenue contre Lebedev – fraude fiscale – ajoutant que sa détention était justifiée en raison du risque de fuite. Bref, un sérieux tour de vis, un de plus, pour rappeler au patron de Yukos, le milliardaire Mikhail Khodorkovski, devenu trop puissant, qui dirige réellement le pays.

Un autre signe négatif était donné vendredi avec le report sans explication de la décision du Ministère anti-monopole d'avaliser ou non la fusion entre Yukos et Sibneft, qui aurait donné naissance au quatrième groupe pétrolier mondial. Les annonces faites hier tendraient à montrer que Vladimir Poutine ait décidé de laisser se poursuivre ces opérations de justice «visant à encourager le capitalisme honnête» comme l'appellent les représentants de l'ex-KGB entourant le président. Mais pour l'opposition libérale, comme l'a rappelé la vice-présidente de la Douma, Irina Khakamada, «il ne s'agit que d'une réappropriation de richesses par un clan qui se sert du bras de la justice», d'autant que Yukos était devenu justement, au milieu de dinosaures opaques comme Gazprom et Lukoil, le symbole de ce capitalisme honnête.

Khodorkovski devra maintenant choisir entre trois maux: laisser se poursuivre le conflit, avec des conséquences économiques désastreuses pour son entreprise; opter pour une dissidence politique ouverte à la manière d'un Berezovski, ce qui signifie l'exil assuré; ou sauver son business mais avec pour cela la nécessité «de régler les sommes réclamées par la justice et de renoncer à toute ambition politique». Telles sont les rigueurs de ce que les partisans de Poutine revendiquent comme une nouvelle forme de gouvernement: l'autocratie éclairée, un système qui a eu ces dernières semaines comme résultat principal de faire fuir investisseurs et capitaux.