Demandez aux Français ce qu'ils pensent de leur justice et ils répondront par de cruels clichés. Elle est lente. Elle commet des erreurs tragiques. Elle est aux ordres des hommes politiques. Ce dernier point semble illustré par des procédures récentes, où des citoyens ordinaires sont menacés de sévères sanctions pour avoir égratigné le pouvoir ou ses proches.

Premier exemple: le scooter de Jean Sarkozy. Le fils aîné du président était poursuivi par un homme qui l'accusait d'avoir pris la fuite après avoir embouti sa voiture. Cette semaine, il a été innocenté et son accusateur condamné à 2000 euros (3200 francs suisses environ) d'amende pour «procédure abusive».

Traitement de faveur?

Le fils du président a-t-il bénéficié d'un traitement de faveur? Des personnes ayant assisté aux audiences assurent que non. L'accusateur avait été impliqué dans des fraudes à l'assurance. Les expertises ont montré que les dégâts sur sa voiture n'avaient pas pu être causés par le scooter de Jean Sarkozy.

Il n'empêche: ce jugement s'inscrit dans un contexte où les magistrats montrent une intransigeance particulière dès lors que les hautes autorités de l'Etat sont concernées. Les politiques, aussi, semblent plus enclins à attaquer en justice les outrages qui leur sont faits. Le bâtonnier des avocats de La Réunion est ainsi poursuivi pour avoir évoqué, lors d'une plaidoirie, un diplôme dont se serait prévalu abusivement la ministre de la Justice, Rachida Dati. Il risque 5000 euros d'amende pour diffamation. Le jugement doit être rendu ce vendredi.

Or, les propos tenus dans le cadre d'une plaidoirie ne peuvent pas être poursuivis, sauf très rares exceptions. «On ne doit pas toucher aux droits de la défense pour des motifs personnels, surtout quand le droit ne vient pas à votre secours», estime le magistrat parisien Philippe Bilger, qui s'interroge sur la «grande susceptibilité» de la ministre.

Un jeune informaticien devrait bientôt faire les frais de cette attitude. Il avait envoyé un courriel d'insulte à la mairie du VIIe arrondissement de Paris, dont Rachida Dati est maire. Il risque 6mois de prison et 7500 euros d'amende pour avoir voulu, selon ses dires, «tester la limite de la liberté d'expression à l'ère du sarkozysme».

«Un ministre n'a pas moins de droits que n'importe quel citoyen», répond le porte-parole de Rachida Dati, Guillaume Didier. Ce principe a bien servi Nicolas Sarkozy, qui n'hésite pas à s'adresser à la justice pour attaquer des propos jugés blessants à son endroit.

Dès 2002, alors qu'il était ministre de l'Intérieur, il ordonnait le dépôt d'une plainte contre le groupe de rap La Rumeur, pour avoir évoqué les «centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété». L'accusation s'acharne: elle vient de faire appel pour la deuxième fois à la plus haute juridiction française, la Cour de cassation, après que des tribunaux ordinaires ont relaxé les rappeurs. «Aller deux fois en cassation, c'est vraiment très rare», explique Dominique Tricaud, l'avocat du groupe, qui pense que Nicolas Sarkozy a fait de ce cas une «affaire personnelle».

«Tradition de servilité»

Sur le papier, pourtant, la justice française jouit d'une indépendance parfaite. Les parquets, qui dirigent l'accusation, sont soumis au Ministère de la justice, mais pas les magistrats du siège, qui rendent les jugements. Toutefois, selon le constitutionnaliste Guy Carcassonne, «il existe une longue tradition de servilité de la part de juges qui, même lorsqu'ils avaient une indépendance, ne s'en servaient pas». Cet état d'esprit aurait beaucoup reculé depuis que la justice s'est attaquée aux affaires de financement politique, dans les années 1990.

Les procédures ne sont donc pas pilotées depuis l'Elysée, même si cela y ressemble parfois. L'enquête sur le dossier Clearstream - de faux listings bancaires qui accusaient Nicolas Sarkozy d'avoir des comptes secrets à l'étranger - a ainsi permis de torpiller Dominique de Villepin, au moment où celui-ci faisait concurrence à l'actuel président. «Bien évidemment, il y avait une influence politique, commente un proche de l'ancien premier ministre. Mais ça peut aussi être des juges qui se disent: on va se payer du politique.»

Aujourd'hui, Dominique de Villepin est à nouveau reçu à l'Elysée, et semble presque réconcilié avec Nicolas Sarkozy. Un temps soupçonné d'avoir utilisé les faux listings de Clearstream pour nuire à son rival, il devrait bénéficier d'un non-lieu. Il y a une justice, tout de même.