Essayer de concilier l'inconciliable, tels pourraient être les tenants du procès Öcalan en Turquie. D'un côté, le régime se voit obligé de faire preuve de la plus extrême sévérité à l'égard de celui qu'elle présente souvent comme l'unique responsable de tous les maux du pays – et ce depuis quinze ans. D'un autre côté, il voudra certainement montrer qu'il est capable de conduire un procès dans les règles… c'est-à-dire, au moins, assurer un minimum de transparence. Et c'est là où les choses risquent de se compliquer puisque de tels débats publics seraient également l'occasion pour Öcalan de se voir offrir une formidable tribune. Impensable en Turquie.

Ecartant toute ambiguïté, le premier ministre, Bülent Ecevit, a d'ailleurs annoncé que ce procès serait «rapide». «Les crimes d'Öcalan étant bien connus», ajoutait-il, présumant ainsi de la durée des débats. A priori, le chef du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qui encourt en principe la peine de mort, doit être jugé dans sa prison de l'île d'Imrali, dans la mer de Marmara, par une Cour de sûreté de l'Etat. Ce type d'institution est une survivance du régime militaire des années 80: un juge militaire y siège obligatoirement auprès de deux civils. Agissant souvent comme des tribunaux politiques, ces Cours jugent essentiellement les ennemis du régime: Kurdes, gauchistes et, plus récemment, les islamistes. Leur existence est critiquée jusqu'en Turquie même: l'ancien ministre de la Justice Hasan Denizkurdu s'était ouvertement prononcé pour leur abolition.

Les défenseurs d'Öcalan auront donc fort à faire. D'autant que deux des trois procureurs qui viennent d'arriver sur l'île d'Imrali pour entamer les interrogatoires sont de véritables «spécialistes» de la question kurde. Le premier, Nuh Mete Yüksel, s'était rendu célèbre en interdisant le DEP, un parti kurde intégré à la vie politique du pays. Quant à Talaat Çalk, il instruit actuellement le procès du HADEP, le successeur du DEP dont plusieurs centaines de militants viennent d'être arrêtés. Il revient aux trois juges des Cours de sûreté de l'Etat – et à eux seuls – de décider si les audiences sont publiques ou non. Ils auront donc toute latitude pour admettre les «observateurs» que demandent instamment les pays européens. Même si ces demandes exaspèrent profondément les Turcs.

L'Europe «hypocrite»

Jeudi, plusieurs éditorialistes remarquaient ainsi que les pays d'Europe faisaient montre de la plus parfaite hypocrisie: «Mesdames et messieurs des pays européens, si vous pensez que le système judiciaire turc est injuste, pourquoi n'avez-vous pas poussé vos gouvernants à juger Öcalan dans vos propres pays, histoire de lui assurer un prétendu procès équitable?» demandait par exemple Ilnur Çevik.

Abdullah Öcalan, en effet, avait été appréhendé en Italie en novembre dernier, sur la base d'un mandat d'arrêt émis par l'Allemagne. Toutefois, le gouvernement de Gerhard Schröder refusait de demander l'extradition du chef rebelle kurde, craignant qu'un procès en Allemagne ne soit l'occasion d'émeutes. Rome s'était alors tourné vers l'Union européenne, parlant de constituer un tribunal international pour juger l'homme. En vain. Tous les pays faisaient la sourde oreille.

Refusant elle-même de juger Öcalan, l'Italie l'avait alors libéré le 19 janvier dernier. A l'époque, aucun pays européen – Suisse comprise – n'avait voulu héberger le dirigeant kurde… donnant ainsi toute latitude aux Turcs pour aller l'arrêter, où qu'il se trouve.