C’est la Turquie, impossible d’en douter une seconde, le croissant et l’étoile du drapeau, en format géant, flottent sur chaque bâtiment. En comparaison, les affiches électorales sont discrètes, à l’image du faible intérêt que suscitent les élections législatives anticipées du dimanche 1er octobre.

Même la dernière révélation de Fuat Avni, sonneur d’alerte anonyme mais le plus connu et le plus mystérieux du pays, n’a pas provoqué l’indignation. Pourtant, dans ses derniers tweets, le justicier qui utilise les réseaux sociaux pour pourfendre les travers du pouvoir donne les noms des fonctionnaires véreux qui, supposément, vont truquer le vote de dimanche. Ce qui aurait pu constituer un énorme scandale a fait pschitt. Aux abords de la prestigieuse université de Galatasaray, à Istanbul, un petit groupe d’étudiants en congé en parle comme d’un pétard mouillé.

Qui est Fuat Avni? Chacun le connaît, au moins parmi ces trois étudiants en sciences politiques. L’université est fermée en raison de la Fête de la république, célébrée le 28 octobre, ils en profitent pour déambuler au gré des cafés à narguilés. «Fuat Avni est un héros qui dénonce de l’intérieur les dysfonctionnements du pouvoir», avance Bülent, un sympathisant kémaliste du Parti républicain de peuple (CHP): «Il est très proche du président, Recep Tayyip Erdogan. Il a même dévoilé des détails sur sa vie privée. Et à chaque fois, c’était vrai»

«Manipulé par des pays hostiles à la Turquie»

Qui se cache donc sous son pseudonyme qui signifie «cœur charitable»? Une demoiselle qui préfère taire son nom dénonce, furieuse, en ajustant son foulard beige: «S’il n’était pas manipulé par les services secrets de pays hostiles à la Turquie, il n’aurait pas besoin de taire son nom!»

Pour un autre étudiant présent, derrière l’alias de Fuat Avni, se cache un groupe d’individus proches du prédicateur Fethullah Gülen, d’abord un allié de Recep Tayyip Erdogan et de son Parti pour la justice et le développement (AKP) avant de tomber en disgrâce et d’en devenir l’ennemi juré: «Fuat Avni a son propre agenda politique, il cherche à nuire au gouvernement pour servir ses intérêts». Si personne ne sait qui il est, tous conviennent qu’il est bien informé. Le 11 décembre 2014, il a annoncé un gigantesque coup de filet dans les milieux politiques, trois jours avant qu’il ne se produise.

Sentiment de lassitude

Aucun des trois jeunes n’a pourtant suivi les derniers tweets sur le compte de Fuat Avni. Bülent se justifie: «Les élections ne nous intéressent pas, car rien ne changera avec elles». Avec quatre élections en moins de deux ans, et même si l’enjeu est crucial, un sentiment de lassitude s’est installé.

La campagne est morne, explique Esra Atuk, docteur en sciences politiques, enseignante à l’université de Galatasaray: «Après les terribles attentats qui ont endeuillé la Turquie à partir de juin, et surtout le dernier, à Ankara le 10 octobre, il aurait été indécent de déployer les bus et de chanter à tue-tête des slogans partisans.»

De plus, les électeurs se sont déjà exprimés pour les mêmes enjeux législatifs le 7 juin, analyse la chercheuse: «Les électeurs sont désenchantés, ils ne croient plus les leaders des partis. Ils voient les magouilles politiciennes, comme c’est le cas cette fois-ci, avec l’AKP qui fait revoter la Turquie pour gagner les quelques sièges qui lui ont manqué pour obtenir la majorité absolue.»

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Mais malgré la lassitude et les vacances, le taux de participation devrait être sensiblement le même qu’en juin dernier, selon l’institut de sondage dirigé par Murat Gezici, le Gezici Research and Polling Company, basé à Istanbul, 16% d’abstention seulement. Les résultats pourraient d’ailleurs ressembler à ceux de juin, détaille Murat Gezici: «L’AKP obtiendrait 43% des suffrages. Pas assez pour gouverner seul, mais 3% de plus qu’en juin.» À qui a donc profité les violences des quatre derniers mois? Le lendemain de l’explosion meurtrière d’Ankara, l’AKP pointait du doigt l’opposition prétendument bénéficiaire, mais pour Murat Gezici, «l’attentat a au contraire offert 1% au moins de voix supplémentaires au parti au pouvoir.»

Craintes de nouveaux attentats

Dans l’attente du scrutin, Bülent, Ahmet et leur amie retiennent leur souffle. Ils redoutent une nouvelle provocation, l’euphémisme courant pour désigner les attentats sanglants: «Vivement que ce soit terminé, qu’on passe à autre chose, sereinement». Un petit crachin a éloigné les badauds. «Horrible mois d’octobre!» déclare l’étudiante. Parle-t-elle encore des violences ou du froid qui s’est abruptement abattu sur Istanbul? «Novembre sera mauvais aussi, car avec une majorité confortable, l’AKP pavanera. Sinon, nous entrerons dans de nouvelles complications politiques», lance Bülent.

Fuat Avni a promis de continuer de faire la lumière sur les tentatives de manipulations électorales. Il appelle les électeurs à la vigilance lors du scrutin pour que leurs votes ne soient pas détournés. Bülent assène en provoquant: «Et si Fuat Avni était la femme de Recep Tayyip Erdogan? Les complots contre le sultan se trament au harem».