«Monsieur le délinquant, abstenez-vous de commettre un délit! Ce village dispose d’un système de surveillance efficace.» La pancarte, peinte en grosses lettres noires, a été installée à l’entrée sud de Tetela del Volcán, bourgade d’altitude fichée sur les flancs du Popocatépetl, dont les inquiétantes fumées sont visibles depuis Mexico.

L’avertissement n’est pas le fait des autorités municipales, mais d’un groupe d’autodéfense citoyenne, qui a pris en main la sécurité locale et se targue d’avoir fait de Tetela «un des endroits les plus sûrs du Mexique», pays en déliquescence. Ce groupe se fait appeler Relámpago (éclair): en cas de mouvement suspect, ses 200 membres se disent capables de bloquer les quatre issues de Tetela en moins de cinq minutes; à la moindre alerte, reliés en permanence par ­talkie-walkie, les voici qui interrompent leur travail ou sautent du lit dans l’instant, puis se ruent en direction du supposé criminel, un voleur de poule, un cambrioleur, un bandit de grand chemin, un ravisseur…

Au sein de Relámpago règne la culture du secret. On ne communique qu’à travers des noms de code: les commerçants utilisent des chiffres que précède le «R» de Relámpago, R-10, R-45, R-52…; les paysans recourent eux à des noms d’animaux, El Oso (l’ours), El Zorro (le renard), El Lobo (le loup)…

Heber Gutiérez ne révélera pas, bien sûr, l’espèce animale qui l’identifie sur les ondes radio. «Nous fonctionnons comme une société secrète, la moindre indiscrétion peut nous être fatale.» Casquette, jean et polo jaune, ce quadra au visage buriné montre son talkie Motorola: «Regarde, je capte sept fréquences, celles des policiers, du syndicat agraire, de la compagnie de taxis… Mais la nôtre, celle de Relámpago, ne peut être captée par personne d’autre.»

Le leader reçoit sur les hauteurs vertes de Tetela, à côté d’une bicoque servant de QG, et que jouxte «leur» antenne relais surveillée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Depuis septembre 2010, lorsque naît Relámpago, l’existence d’Heber Gutiérez a été bouleversée: toujours sur le qui-vive, le talkie vissé à l’oreille, souvent en patrouille. Donc moins de temps à consacrer à sa femme, à ses deux filles, à sa boulangerie-pâtisserie et à ses plantations d’avocats et de pêches, fruits d’exportation qui assurent une relative prospérité à ­Tetela.

Le jeu en vaut-il la chandelle? Heber répond en citant le nom d’Emiliano Zapata (1879-1919), le héros de la Révolution mexicaine avec Pancho Villa. Il était originaire de cette région du Morelos et qui a laissé en héritage aux communautés paysannes la souveraineté sur leurs terres: «Je préfère mourir en étant esclave de mes principes qu’esclave des hommes.»

Depuis une année, Heber Gutiérez, et la plupart des 21 000 habitants de Tetela del Volcán, respirent mieux. La criminalité a chuté drastiquement; les enfants s’ébattent de nouveau dans les parcs; on se risque à flâner la nuit autour du couvent dominicain XVIe siècle, l’orgueil local. Et l’on a moins peur des… policiers municipaux!

«Auparavant, Tetela croupissait dans le vice, les flics s’enivraient jour et nuit, les cambriolages et les vols dans les plantations d’avocatiers étaient monnaie courante, les agressions sur les routes presque quotidiennes, le crime organisé rôdait. C’était devenu intenable!» s’exclame Javier Hernández, ancien militaire râblé, vendeur de tacos, et autre pilier de Relámpago avec Heber.

Le pire, c’étaient les enlèvements, une industrie florissante à l’échelle nationale. Entre 2009 et 2010, Tetela en subit une cinquantaine dans l’indifférence suspecte des agents municipaux. C’est d’ailleurs le séquestre d’un commerçant local qui met le feu aux poudres. Dans le secret le plus total, un groupe de paysans emmenés par Heber mène son enquête, épie, espionne, parvient à infiltrer la bande des ravisseurs et à obtenir la preuve que le chef de la police locale est partie prenante de l’enlèvement.

Le 18 octobre 2010, des images choc prises sur la grand-place de Tetela parcourent le Mexique. Les cinq ravisseurs sont ligotés à un poteau, et les flammes d’un feu mauvais lèchent leurs corps dénudés sous les cris d’une foule vengeresse. Des membres de Relámpago les protégeront de justesse des griffes de la vindicte populaire. «Le but n’était pas la mise en scène de la cruauté, mais plutôt l’occasion d’une catharsis collective», confie Heber.

Le groupe d’autodéfense signe là son premier exploit. Il commence à recruter, notamment auprès des familles de commerçants rançonnés ou des paysans dont la production fruitière est sans cesse saccagée. Le groupe s’autofinance, chacun versant une (maigre) obole de 50 pesos par mois (3 fr. 30). «Chaque nouveau membre est passé au crible, dit l’ancien militaire Javier. Il doit être impeccable, sans casier judiciaire, et ne jamais avoir été impliqué dans une affaire louche.»

Les justiciers de Relámpago mettent aussi leurs mains dans le cambouis de la justice mexicaine, corrompue à l’extrême, où 98% des cas restent impunis. Leur opiniâtreté et une union sans fissure ont toutefois provoqué la fuite du chef de la police municipale, Constantino Arias, et la mise en examen de son adjoint, en attente de jugement.

Une drôle d’ambiance règne aujourd’hui dans les rues de Tetela. «On se regarde en chiens de faïence, ces diables de Relámpago sont aux aguets. Tout le monde est un suspect en puissance», se plaint un vendeur du marché qui tresse toutefois des lauriers au comité citoyen pour la «sécurité retrouvée». Nombre de délinquants ont préféré quitter Tetela, assure-t-il. Cela n’empêche pas le maire de grogner: «Le climat de suspicion a fait chuter le tourisme rural. Ils tournent le dos à mon autorité, ils ne collaborent pas. Où est ma légitimité?»

Relámpago, sorte de police parallèle et rebelle? Le nouveau chef de la police locale, Rogelio Tamayo, un avocat, a été nommé pour calmer le jeu. Tennis aux pieds, pas d’uniforme, il parle sans rancœur: «Je reconnais qu’ils sont efficaces, les délits ont nettement baissé, les enlèvements et les vols se sont faits rares. Mais certains d’entre eux se prennent pour des shérifs, arrêtent des voitures pour un oui ou pour un non. Délit de faciès… Ce sont de drôles d’alliés qui exigent trop de moi. Et ils ont 200 hommes, quand moi je n’en ai que 56!»

Heber Gutiérez ne le nie pas: outre la traque aux délinquants, la tâche principale de son groupe est de surveiller les policiers municipaux. Il reconnaît aussi que la plupart des siens sont armés. A commencer par lui, un revolver coincé dans le jean. Avec sa jeep, il passe devant une cantina, un bar typique, où une demi-douzaine de municipales sont attablés. «El Gallo (le Coq) m’a averti par talkie qu’ils boivent depuis quatre bonnes heures, alors qu’ils devraient être en service. Je vais aller leur secouer les puces.»

Si un membre de Relámpago met la main sur un délinquant ou un chargement de munitions, il le remet aux policiers locaux. Et exige qu’une enquête soit faite. «Nous ne sommes pas une police. C’est à eux de faire le boulot. Mais ils traînent les pieds: quand on leur signale un délit, ils arrivent au bout de vingt minutes. On les force à bosser, alors évidemment, ils ne nous aiment pas!»

Malgré l’épuration au sein de la police locale, les relations avec Relámpago demeurent tendues. Les citoyens miliciens n’ont pas oublié la vieille collusion entre agents et criminels, un mal si mexicain. A Tetela, on affirme qu’avant l’arrivée des «justiciers» les policiers fermaient les yeux sur les délits en échange de pots-de-vin, partageaient souvent la même table avec les délinquants; sans compter, s’indigne Heber, que «l’ambulance municipale a servi à certains ravisseurs!». Le leader paysan ne se focalise pourtant pas sur des municipales désormais assagis: ils n’ont qu’une fonction préventive, et touchent des salaires de misère. «Le problème de Tetela n’est pas local, mais national», dit-il.

La révolte citoyenne qui gronde de ce côté du volcan Popocatépetl n’est en effet que le symptôme d’un pays malade, gangrené jusqu’à la moelle par le crime organisé. «On s’est mobilisés car nos institutions, pourries de l’intérieur, ne peuvent nous protéger», tranche Heber. Le Mexique, un Etat de non-droit, où le gouvernement et la justice assistent – avec incompétence ou bienveillance, c’est selon – à la lutte entre des cartels de la drogue aux pratiques d’une violence inouïe.

Depuis la «croisade» lancée contre la drogue en 2006 par le gouvernement Calderón, les associations de droits de l’homme dénoncent 50 000 morts et 10 000 disparus. Personnes suspendues vivantes à des ponts, décapitations, amputations, exécutions sommaires en pleine rue ou dans des cafétérias participent d’une rivalité macabre entre bandes de sicarios qui font la loi.

A Cuernavaca ou Cuautla, à une heure de route de Tetela, les narcos (surtout les Zetas) sont maîtres des lieux et sèment la terreur. Heber et les siens les craignent comme la peste, tout comme ils redoutent les fédéraux et les policiers de l’Etat de Morelos, censés garantir leur sécurité, mais en réalité complices silencieux ou actifs. Alors que le pays et une bonne partie de la région sont touchés par le «virus narco», Tetela reste épargnée.

Jesus Medina, récemment embauché à la mairie, a fui Acapulco, la Mecque du tourisme national où une dizaine de personnes sont exécutées chaque jour: «Ici, à Tetela, je me sens dans une oasis, en comparaison. Malgré ses défauts, Relámpago dissuade les narcotrafiquants: cela ne les intéresse pas d’investir un lieu où les gens sont organisés et unis. Cela leur complique la tâche.»

La miniforteresse sécuritaire de Tetela fait des émules. Autour, des bourgades se mobilisent aussi contre leurs autorités locales, et se mettent à surveiller leurs policiers. Dans les Etats du Michoacán ou du Guerrero, des expériences similaires ont cours. «Sans faire de bruit, une révolution est en marche. Notre Etat n’existe plus, il faut bien le remplacer!» Heber reçoit un énième appel sur la fréquence Relámpago. De supposés ravisseurs seraient en ville. Tant pis pour ses avocatiers, il saute dans sa jeep et part patrouiller.