À l’occasion des présidentielles américaines, Le Temps s’est rendu au Canada afin de tirer les leçons de vie d’une puissance mondiale partageant près de 9000 km de frontières avec les Etats-Unis. Canada, terre d’immigration où l’intégration est plus douce que chez ses voisins du Sud? Justin Trudeau rivalise de «coolitude» avec Barack Obama et promet des réformes paritaires dignes de notre époque, dit-il.


Peut-être que l’Europe n’arrive toujours pas à se débarrasser de l’image d’un Justin Trudeau un peu hâbleur, fils de, s’étant fait élire sur un programme libéral new-look mâtiné de néolibéralisme à l’américaine. Bref, une tête à claques, trop séduisante et réputée «niaiseuse», comme on dit au Québec, pour être politiquement correcte. Et si c’était faux? A regarder les sondages de popularité du premier ministre de 44 ans, les Canadiens semblent le penser. Un an après son élection, Justin Trudeau est plus populaire que jamais: 53% d’opinions favorables, un record.

Au Québec, c’est encore plus fort. Justin Trudeau y est aujourd’hui soutenu par 68% des électeurs, plutôt réputés pour râler contre le chef de l’Etat fédéral. Même les hoquets récents de l’accord CETA avec l’Union européenne ne l’ont pas déstabilisé un instant: ces difficultés, mises sur le dos de l’Europe, ne font que conforter sa fierté d’être Canadien. «Si l’Europe est incapable de signer une entente commerciale progressiste avec un pays comme le Canada, avec qui pense-t-elle faire affaire dans les années à venir?» a-t-il lancé dans un sourire.

«Le Canada est de retour»

Mais la vraie maxime Trudeau, c’est celle-ci: «Le Canada est de retour». Cette phrase, prononcée en novembre dernier par le premier ministre canadien lors de la COP21, à Paris, annonçait surtout la fin de la politique de la chaise vide de son pays sur la scène internationale. Mais ces mots, désormais, s’entendent aussi, répétés comme une formule magique ou une méthode Coué version sirop d’érable, quand on s’attable dans les cafés. Ou debout dans la ligne de bus 51, celle qui traverse le Plateau-Mont-Royal. Ils sortent avec la même ferveur tranquille de la bouche d’un professeur d’université comme de celles de vieux amis allumant un feu dans une maison en pierre d’Outremont.

Le slogan du leader canadien est parfois carrément accompagné de «Trudeau, c’est la meilleure chose qui soit arrivée au Québec depuis dix ans», et cet avis est partagé par des Québécois de toutes générations. En octobre 2015, lors de son élection, le vote des Canadiens ne traduisait pourtant que le désir d’une rupture avec le climat de stagnation laissé par Stephen Harper, à la tête du pays durant une dizaine d’années. Mais Trudeau est en train de convaincre les sceptiques.

Plan com?

Un soupçon demeure, cependant. Trudeau junior ne serait-il d’abord qu’une réussite de plan com? Il défend une ouverture et des valeurs multiculturalistes, mais c’est pour mieux faire passer la nécessité d’une immigration contrant les effets d’une population décroissante et vieillissante. Il est à lui seul, et pour la première fois au Canada, un show à l’américaine – Trudeau admire Barack Obama – dans un continent qui adore s’inventer des dynasties politiques familiales.

Il est enfin l’incarnation d’un populisme d’un genre nouveau, qui entend sans cesse démontrer sa faculté à rester un type cool et comme les autres: pour les remercier, le lendemain de son élection, Justin Trudeau descendait serrer les mains de ses électeurs dans le métro de Montréal. En juillet, il a ouvert la marche annuelle de la communauté homosexuelle de Vancouver. Et puis, turban sur la tête, il s’est rendu à une fête traditionnelle Sikh en octobre. Alors, démago, Trudeau? Pas seulement.

Leader politique

Car il convainc aussi de plus en plus les Canadiens comme leader politique. «Deux aspects sont à prendre en compte lorsqu’on analyse son succès, introduit Chantal Benoit-Barne, professeure de communication politique à l’Université de Montréal. On ne peut comprendre le phénomène Trudeau sans le mettre en rapport avec la période qui précède. Son élection a été portée par un ras-le-bol des Canadiens. «Plus jamais ça!», scandait-on sous l’ancien premier ministre conservateur Stephen Harper, qui verrouillait l’information gouvernementale aux journalistes et gardait mainmise sur les programmes de recherche.»

Délaissant la scène internationale, Harper avait aussi choqué l’opinion en préférant se rendre à l’inauguration d’un restaurant Tim Hortons, spécialiste des cafés et des beignets, en Ontario, plutôt que de participer une assemblée générale de l’ONU, en 2009. Côté politique économique, Justin Trudeau a pris le contre-pied des mesures ultraconservatrices son prédécesseur. Arrivant au pouvoir, il n’a pas eu peur d’annoncer des déficits budgétaires sur trois ans, le temps de doubler les investissements pour les infrastructures publiques.

Relance économique

En un an, Justin Trudeau a marqué la fin de l’austérité avec une politique de relance de l’économie par le budget et tissé des liens plus serrés que jamais avec les Etats-Unis. Car 75% des exportations canadiennes sont destinées au voisin du sud, qui s’y approvisionne notamment en pétrole, électricité et gaz naturel. De dix ans son aîné, Barack Obama ne tarit pas d’éloges à l’égard de Justin Trudeau. Des néologismes à l’anglaise font florès pour qualifier leur entente: dudeplomacy et bromance traduisent une fraternité branchée mâtinée d’entente cordiale, ce qui ne fut pas si souvent évident entre le géant du sud, et le little brother du nord.

«Un exemple pour les pays industrialisés», a aussi déclaré Christine Lagarde, directrice du Fonds monétaire international, lors de son plaidoyer pour une économie mondiale plus ouverte en septembre dernier. Même si le Canada demeure très dépendant de la santé économique des Etats-Unis, et du prix du pétrole bas (le Canada est le 5e producteur mondial), les chiffres sont encourageants. Environ 2% de croissance, un chômage en dessous de 7%. Quant à Doris Leuthard, conseillère fédérale responsable du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, elle a fait le voyage vers Montréal début octobre. Et ce sont notamment les efforts de Trudeau en matière écologique et d’économie durable qui lui ont fait dire que les «Canadiens sont de nouveau des partenaires» au niveau international.

Une authenticité

«Le deuxième élément déterminant, c’est l’authenticité qu’attend de lui la population», reprend Chantal Benoit-Barne. «On ne savait pas si sa proximité était de façade, ses selfies une pure stratégie électoraliste, mais les gens semblent pencher pour sa sincérité. Il n’est pas de ceux qui instrumentalisent certaines questions de société en débat politique». Cet été, dans la foulée de la controverse du burkini qui agitait la France, des élus québécois ont demandé son interdiction. Justin Trudeau a au contraire défendu son port, prônant la liberté de culte, et a clos le débat. «Il a le flair pour savoir ce dont la population a besoin et priorise les différentes mises à l’agenda.»

Modernité

L’absence de substance politique était jusque-là l’un des reproches récurrents faits au jeune premier ministre libéral, apparu sur la scène publique pour la première fois lors de l’éloge funèbre fait à son père, devant les télévisions du monde entier. Il avait alors 28 ans. «Dans son mode de gouvernance encore, Justin Trudeau fait preuve de modernité. Il remédie à ses faiblesses avec cette technique: je m’entoure, j’écoute, je collabore», poursuit Chantal Benoit-Barne.

Autre exemple: la reconnaissance officielle, pour la première fois, des maltraitances et sévices menés contre les peuples autochtones, les Amérindiens, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 70. Plus de 150 000 enfants amérindiens, métis et inuits ont ainsi été coupés de liens familiaux, enfermés dans des pensionnats où il s’agissait de leur «désapprendre» leur culture. Mais cela impliquait aussi, souvent, cruautés physiques et abus sexuels. «Ce fardeau nous appartient en tant que gouvernement et en tant que pays», avait-il conclu, en larmes. Ira-t-il ensuite au bout des demandes de réparations? Ce n’est pas sûr et cela demandera du temps, mais en demandant ce pardon, Justin Trudeau a déjà marqué l’histoire canadienne.

Son père, Pierre-Elliott Trudeau, Premier ministre qui régna deux fois sur le pays entre 1968 et 1984, reste un homme au bilan toujours contrasté et discuté au vu des complexités canadienne. Mais il demeure cependant pour la plupart des électeurs celui qui a donné, pour un temps, au Canada une vraie place sur la carte du monde. A côté de lui, en voyage, on voyait parfois ce gosse mignon, Justin, qui resta ensuite confiné longtemps dans un rôle plus proche du people que du dauphin politique. Mais le destin a rattrapé Justin Trudeau. Et avec lui, peut-être, cette vérité: le retour du Canada.