Asie

A Kaboul, un retour éventuel des talibans divise les Afghans

Alors que se poursuivent les pourparlers entre les Etats-Unis et les talibans au Qatar, un retour au pouvoir des talibans est de plus en plus plausible. Si cette perspective effraie de nombreux observateurs et membres de la société civile, d’autres, déçus par la fragile démocratie afghane, s’en réjouissent

Au bord de la route creusée d’ornières, une petite femme en tchador tente de rattraper un à un ses petits-enfants qui s’égarent parmi les étals de légumes. Hamida est débordée mais, si on lui demande ce qu’elle pense des négociations entre les Etats-Unis et les talibans à Doha, au Qatar, elle lâche son panier et se lance dans un monologue passionné:

«Enfin, on va peut-être avoir la paix!» s’enthousiasme la quinquagénaire qui a connu l’invasion soviétique de 1979, la guerre civile, le gouvernement taliban puis l’intervention américaine, soit quarante ans de conflit… «Quoi qu’il ressorte de ces pourparlers, tant qu’on a la paix, ça me va. Même si les talibans devaient reprendre le pouvoir, ce serait toujours mieux que la guerre!»

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A Doha, un cinquième round de pourparlers entre les Etats-Unis et les talibans est en cours… Ces derniers refusant de dialoguer avec le gouvernement afghan. Objectif: parvenir à un accord de paix, dix-huit ans après l’intervention américaine de 2001.

Un retour au pouvoir des talibans, par exemple au sein d’un gouvernement d’union nationale, est de plus en plus plausible. L’administration Trump ne cache pas sa volonté de mettre un terme à cette guerre dans laquelle les Etats-Unis s’embourbent. Alors, de nombreux observateurs redoutent un accord expéditif, qui donnerait l’avantage aux talibans.

Les insurgés «en position de force»

«Dans leur hâte d’obtenir un accord de paix, la délégation américaine pourrait faire plus de concessions qu’elle ne l’aurait fait idéalement», résume Michael Kugelman, vice-directeur du pôle Asie du Wilson Center, un groupe de recherche américain. «En d’autres termes: les talibans sont clairement en position de force, et pourraient s’arroger en toute légalité du pouvoir politique dans l’Afghanistan post-guerre.»

A Kaboul, les habitants suivent de près ces négociations. Leur futur, leurs modes de vie en dépendent. De 1996 à 2001, les talibans ont fait régner la terreur au nom de la loi islamique. Mutilations, lapidations et autres sévices réprimaient ceux qui osaient contrevenir à leurs règles strictes. Farangis, 22 ans, se promène avec une amie dans les rues de Kaboul, voile rouge posé lâchement sur son chignon. «Un retour des talibans serait désastreux. Ils ne respectent pas les femmes», se lamente l’étudiante au maquillage soigné. «Certains disent qu’ils ont changé, qu’ils n’imposeraient pas forcément la burqa, mais je n’y crois pas.»

Plusieurs organisations des droits humains ont manifesté leurs craintes par rapport à un éventuel retour des talibans. La semaine dernière, quelque 700 femmes se sont rassemblées à Kaboul sous un immense chapiteau pour réclamer que, quoi qu’il advienne, leurs droits soient garantis.

«Nous étions tous égaux devant la loi»

Mais, loin des organisations de la société civile des quartiers huppés de la capitale, les avis sont plus partagés. A Hussein Khel par exemple, un quartier défavorisé, le retour des talibans est loin d’être redouté: il est même attendu. Devant sa petite épicerie, Mostapha, la trentaine, est catégorique: «Rien ne pourrait être pire que le gouvernement actuel. Non seulement il n’est pas parvenu à arrêter la guerre, mais en plus il se moque des Afghans. L’élite a empoché des millions de dollars avec l’aide étrangère, mais nous, nous vivons encore dans la misère.»

«C’est vrai!» intervient l’un de ses clients, un homme âgé en tunique traditionnelle. «Au moins, avec les talibans, nous étions tous égaux devant la loi. Les conflits se résolvaient en trois jours. Là, il faut attendre trois ans, sauf si l’on a les moyens de verser des pots-de-vin.»

D’autres déplorent l’évolution des mœurs au sein des milieux plus aisés. Dans la cour d’un complexe d’immeubles aux murs défraîchis, Ikhticham, 22 ans, s’emporte: «Je vois de plus en plus de filles s’habiller à l’occidentale, et tout le monde sait qu’elles se comportent comme des infidèles. C’est à cause de la présence étrangère depuis dix-huit ans, et de ce gouvernement qui la tolère. Il est grand temps que les Américains s’en aillent, et que les talibans reviennent instaurer la charia.»

Pas question d’un cessez-le-feu

D’ailleurs, les insurgés demandent comme condition sine qua non à tout accord de paix le retrait des forces internationales d’Afghanistan. Le négociateur en chef de la délégation américaine, Zalmay Khalilzad, avait bien tenté d’exiger du groupe extrémiste un cessez-le-feu, mais sa demande a été refusée. Au final, ce sont les Etats-Unis qui ont officiellement promis de retirer leurs troupes d’ici trois à cinq ans – et que l’intégralité des forces internationales feraient de même.

Parmi les Afghans qui s’inscrivent en faveur d’un retour au pouvoir des talibans, beaucoup sont persuadés que le groupe a changé. Hassibullah, 20 ans, entraîne une équipe de foot de quartier. Il sait qu’à l’époque la musique, la télévision et le sport étaient interdits… Mais si les talibans devaient reprendre le pouvoir, ils auraient d’autres priorités que de l’empêcher de chausser ses crampons, assure-t-il. «Leur plan, c’est seulement de reconstruire le pays, en mettant fin à ce gouvernement qui ne fait rien pour nous.»


«Un arrangement à la va-vite ne résoudra rien»

Le regard de la grande figure de la société civile afghane Sima Samar sur les négociations historiques entre les Etats-Unis et les talibans

Médecin de formation, Sima Samar défend les droits des Afghanes depuis des décennies. Elle est lauréate du Right Livelihood Award, considéré comme un Prix Nobel alternatif. Ministre de la condition féminine après la chute des talibans en 2001, elle préside aujourd’hui la Commission nationale afghane des droits humains, un organe indépendant du gouvernement. Une voix forte qui est régulièrement menacée.

Le Temps: Que pensez-vous de ces négociations de Doha?

Sima Samar: Le dialogue est toujours préférable à la poursuite des tueries. Ces dix dernières années, les Afghans ont payé un très lourd tribut. Plus de 70 000 civils ont péri, sans compter les combattants, que ce soit du côté gouvernemental ou de celui des talibans. Toutes ces personnes ne doivent pas être mortes en vain. Il faut apprendre du passé.

Les victimes devraient être incluses dans le processus de paix. Sinon la spirale de vengeance et de représailles ne s’arrêtera jamais. En Afghanistan, elle dure déjà depuis quatre décennies. Or les négociations de Doha sont secrètes et non inclusives. Le gouvernement afghan, quoi qu’on en pense, devrait être invité à la table des discussions. Lui aussi combat les talibans et il n’y aura pas de solution sans lui.

Les discussions de paix doivent être secrètes pour avancer, non?

Je ne réclame pas de connaître tous les détails. Mais le peuple afghan a le droit de savoir ce qui se trame. Son avenir est en jeu. Le processus actuel crée beaucoup de suspicions. C’est contre-productif, même si je ne crois pas à une résolution du conflit en quelques mois.

Les Etats-Unis veulent pourtant se retirer au plus vite d’Afghanistan.

Ils arriveront peut-être à un deal politique, mais ce n’est pas ma définition d’un accord de paix, qui doit répondre aux exigences de la justice. Il ne s’agit pas de condamner tous les responsables d’atrocités, mais au moins de reconnaître la souffrance des victimes. De même, les Etats-Unis demandent aux talibans que le pays ne serve plus de refuge à des groupes terroristes. Mais comment ceux-ci pourraient-ils le garantir? Ils sont très loin de contrôler tout l’Afghanistan. Un arrangement à la va-vite ne résoudra rien.

L’Etat islamique peut-il déborder les talibans?

Personne ne sait quelle est leur force exacte. Ils revendiquent certains attentats. Je crains que les gens ne continuent à se battre sous des noms différents en cas d’arrangement politique bâclé. C’est l’affaire de toute la communauté internationale. Les attentats du 11-Septembre ont été fomentés en Afghanistan. Avant 2001, j’entrais au parlement et au gouvernement suisse sans le moindre contrôle. Les événements dans notre pays ont eu un impact planétaire. Ne répétons pas les mêmes erreurs.

Croyez-vous que les talibans ont changé?

Ils s’expriment désormais à la télévision, ce qui est nouveau. Pour le reste, je ne crois pas qu’ils aient évolué. Voyez leur politique dans les zones qu’ils contrôlent. Il n’y a toujours pas d’écoles pour les filles. Ils veulent appliquer la charia. Soit. Moi aussi, je suis musulmane, mais il faudrait s’entendre sur ce que doit être l’interprétation de la loi islamique. La leur est encore plus rigoriste que celle des Saoudiens. En Arabie saoudite, il y a au moins des écoles pour les filles. Simon Petite

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