Au nom d’une certaine idée de la Pologne éternelle, Lech Kaczynski avait refusé de se rendre le 7 avril dans la forêt de Katyn pour un hommage aux victimes aux côtés de Donald Tusk, premier ministre libéral, qu’il accusait de «brader» la patrie, et de Vladimir Poutine, homme fort d’un pays toujours perçu comme une menace. Le président polonais voulait sa propre cérémonie, entre vrais Polonais. Il en est mort avec ses invités.

Patriote ultraconservateur aux accents populistes, Lech Kaczynski, 60 ans, juriste de formation, était un obstiné. Comme son frère jumeau Jaroslaw, son aîné de quarante-cinq minutes, qui fut son premier ministre de juillet 2006 à novembre 2007. Président du parti Droit et Justice (PiS), Jaroslaw pourrait reprendre le flambeau et entrer en lice pour la présidentielle en lieu et place du défunt. Celui-ci semblait avoir peu de chance de se succéder à lui-même aux élections de no­vembre.

Le vieux fond de sauce réactionnaire et nationaliste du PiS séduit de moins en moins les Polonais, comme l’a montré la victoire des libéraux de Donald Tusk aux législatives de 2007, et dont le candidat était en tête dans les sondages cette année. Le choc de cette mort tragique pourrait-il changer la donne? L’émotion est générale, même chez ceux qui abhorrent la politique des «jumeaux».

Sensibilité catholique, bigote et nationaliste

Les frères Kaczynski furent parmi les fondateurs de Solidarnosc, premier syndicat libre et mouvement de résistance de masse en Europe de l’Est. Ils en représentaient l’une des sensibilités: catholique, bigote et nationaliste. Eurosceptiques affichés, se méfiant de Bruxelles et détestant l’Allemagne autant que la Russie, les jumeaux étaient des partisans avoués de la peine de mort et tonnaient régulièrement contre la dissolution des mœurs. Ces options politiques conservatrices divisèrent la Pologne et plus encore leurs pratiques du pouvoir, avec des manipulations de dossiers du défunt régime pour intimider ou mettre hors jeu les voix trop critiques.

Vrais jumeaux, les frères Kaczynski fonctionnaient en totale fusion. A 12 ans, ils jouent dans un film intitulé Deux petits voyous qui ont voulu voler la lune. Ils sont inséparables au lycée et à l’université, où ils étudient le droit. C’est ensemble qu’ils commencent à militer. C’est ensemble qu’ils rompent, au début des années 1990, avec Lech Walesa, le héros de Solidarnosc devenu président, l’accusant de mollesse sur la «décommunisation».

Le président défunt, marié, père d’une fille et grand-père, tenait le devant de la scène. Ministre de la Justice dans le gouvernement Solidarité, il avait fait ses preuves dans la lutte contre le crime organisé et la corruption. Il fut ensuite maire de Varsovie. Célibataire vivant toujours avec leur mère, Jadwigan, professeure de littérature à la retraite, Jaroslaw aime moins les feux de la rampe. Mais c’est lui qui était le mentor de ce que les Polonais appelaient la «juméocratie».