Etait-il vraiment sincère avec lui-même lorsqu’il assurait, deux jours après la prise de sa citadelle Bab al-Aziziya par les rebelles, le 23 août à Tripoli, qu’il pouvait encore vaincre «ces rats d’ennemis […] grâce à la lutte armée»? Jusqu’au bout, Mouammar Kadhafi aura défié à coup d’invectives hargneuses la tempête qui s’abattait sur son régime. Elles résonnent aujourd’hui au mieux comme les manifestations d’une incurable cécité, au pire comme la confirmation de la démence de celui qui avait qualifié la Suisse de «mafia mondiale» appelant de ses vœux à son «démantèlement». «Fou? Non, avance Delphine Minoui, correspondante du Figaro et du Temps au Moyen-Orient et avant dernière journaliste occidentale à l’avoir interviewé, le 16 mars dernier. Mais il était prisonnier de son propre rôle, convaincu que son peuple l’aimait et que s’il ne revenait pas dans le droit chemin, il faudrait le punir.»

Une analyse partagée par Jerrold Post, psychiatre américain et ancien de la CIA, qui croquait en 2009 pour Le Temps une personnalité «très narcissique et extrêmement sensible aux manques d’égards», des traits de caractères triviaux chez tous les potentats. Pourtant, relevait le spécialiste, le «Guide» de feu la Grande Jamahiriya, champion hors pair de la transgression, est «unique, sous beaucoup d’aspects». Unique, comme le système de gouvernance sans équivalent qu’il avait élaboré dans son proverbial «Livre vert», publié en 1976, trois ans après le discours historique de Zawa, dans lequel il esquissait déjà sa vision de la démocratie directe. En trois chapitres abscons, cet évangile selon Kadhafi campait les bases de la «troisième théorie universelle», annonçant l’avènement du «pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple» et déroulant la vision aussi insolite que personnelle d’un socialisme arabe. «Il est impossible de rationaliser le système politique libyen. Le terme Jamahiriya lui-même repose sur la traduction du mot république avec un jeu de mot signifiant que le pouvoir appartient au peuple. C’est le populisme sauce Kadhafi», expliquait en 2008 Barah Mikaïl, spécialiste du Moyen-Orient. «Pourquoi voulez-vous que l’on me critique? Moi je ne dirige rien, je n’ai pas de compétence politique ou administrative. C’est le peuple qui gère les affaires», confirmait à la télévision française le colonel bluffeur, lors de son passage controversé à Paris fin 2007.

Mouammar Kadhafi attendra 1979 pour se propulser «Guide» de la révolution amorcée dix ans plus tôt, le 1er septembre 1969. Ce jour-là, le jeune officier de 27 ans, le cadet d’une famille pauvre de bédouins originaires de Syrte, élève doué passé par l’académie militaire de Benghazi et entiché dès son plus jeune âge de politique, balaye, avec une poignée de coreligionnaires, le règne d’Idriss Ier. En cette fin d’été, le souverain âgé, proclamé roi en 1951 lorsque la Libye devient le premier Etat du Maghreb à accéder à l’indépendance, suit une cure en Turquie. L’«officier unioniste libre» Kadhafi prononce dans les locaux de la radio de Benghazi dont il a pris le contrôle son premier discours à la Nation*: «Répondant à ta libre volonté, exauçant tes vœux les plus chers […] tes forces armées ont entrepris de renverser le régime réactionnaire et corrompu dont la puanteur nous suffoquait et dont la vue nous horrifiait.» Le colonel autodécrété, qui supplante rapidement ses compères putschistes par son charisme de brun au regard ténébreux et aux pommettes saillantes, excelle déjà dans le maniement des expressions fleuries. Le renversement de la monarchie, lui, a été opéré sans effusion de sang; les Libyens envahissent les rues pour témoigner leur soutien aux séditieux.

La suite est une tout autre histoire, baignée de chuchotements, d’asservissements et de hantises. Celle d’un musellement sans pitié de la liberté d’expression, d’une éradication systématique de toute forme d’opposition, en recourant à l’emprisonnement au besoin, au meurtre si nécessaire, y compris en dehors du territoire libyen. Elle est mal connue de l’étranger. Seules les dénonciations des ONG comme Human Rights Watch, l’épouvantable aventure des cinq infirmières bulgares et du médecin palestinien, condamnés à mort et enfin relâchés en 2007, puis le rocambolesque feuilleton des otages suisses, alertent à l’extérieur sur la dangerosité du régime. Le voile d’opacité a achevé de se déchirer ces derniers mois, dans la débâcle qui a fait remonter à la surface les secrets les plus hideux du système Kadhafi.

«La longévité d’un régime autoritaire comme le régime libyen ne se résume pas à la qualité de ses systèmes de répression», nuance toutefois l’ancien diplomate français en Libye Patrick Haimzadeh**. «La capacité à s’appuyer sur les structures traditionnelles de la société ou des organisations de circonstance pour acheter grâce à l’argent de la rente pétrolière et compromettre une large part de la population en est un autre», poursuit-il. Le colonel a su jouer des unes, les structures traditionnelles, avec une adresse redoutable: François Burgat, auteur d’un Que sais-je sur la Libye (2003) décrivait un système de pouvoir «plastique» dans lequel «coexistent en parallèle plusieurs légitimités politiques (tribale, militaire, institutionnelle), dont l’une peut à tout moment prendre le pas sur l’autre». Quant à l’autre, la manne de l’or noir estimée à 1,5 million de barils/jour, des milliards de dollars de recettes mensuelles, Mouammar Kadhafi a su la saupoudrer avant un sens aigu du calcul – 75% des Libyens étaient employés par l’Etat – tout en laissant sa clique étendre chaque année un peu plus sa mainmise sur l’économie nationale.

Avant que l’esprit du printemps arabe se propage jusqu’à Benghazi, le 17 février 2001, puis que l’OTAN bande les muscles le mois suivant, ces recettes semblaient garantir au guide une puissance de toute éternité. En dépit de nombreuses tentatives d’attentat et des ravages physiques causés tant par son addiction présumée aux médicaments qu’aux injections de botox, n’entamait-il pas, il y a tout juste deux ans, le 1er septembre 2009, une nouvelle année de pouvoir au sommet de sa forme? En doyen orgueilleux des chefs d’Etat africains, à 67 ans, il fêtait à Tripoli dans un faste inouï et en présence de dirigeants africains, arabes et d’Amérique latine, l’anniversaire de «sa» révolution. Le colonel cyclothymique plastronnait, ragaillardi sur la scène mondiale par la zizanie politique qu’il était parvenu à semer autant en France, en Italie, qu’en Grande-Bretagne à qui il venait d’arracher la libération d’Abdelbaset al-Megrahi ou en Suisse, dont il venait d’obtenir les excuses officielles, un an après l’arrestation «injustifiée» de son rejeton tapageur, Hannibal, dans un palace genevois.

Représentant la France à cette grande kermesse tripolitaine, «digne de l’ouverture d’une Coupe du monde de football», selon les organisateurs, Alain Joyandet, secrétaire d’Etat à la coopération avait eu cette complaisance: «Tout le monde connaît le président Kadhafi qui a d’ailleurs une évolution qui est plutôt positive, de plus en plus positive». Il était de bon ton, alors, de faire semblant de croire en la «conversion» d’une Libye «reliftée» par le boom pétrolier. Car le pays a fait du chemin depuis les années 1980, pendant lesquelles le colonel prodigue un soutien appuyé aux terroristes de tout pedigree. IRA, ETA, Brigades rouges ou Organisation de libération de la Palestine, nulle organisation ne rentre poches vides d’une visite à Tripoli. A cette époque, Kadhafi a valeur d’adversaire le plus malfaisant de l’Occident, ce «chien fou» que Ronald Reagan bombarde en 1986. Deux ans plus tard, un avion de la Pan Am explose au-dessus de Lockerbie, en Ecosse, puis un vol français de l’UTA s’abîme dans le désert nigérien. Tripoli est accusé et le Conseil de sécurité de l’ONU impose des sanctions en 1992, dont l’embargo sur les installations pétrolières. Elles ne seront levées qu’en 2003 lorsqu’il apparaît que le colonel est redevenu fréquentable. Est-ce Kadhafi lui-même, ou certains de ses proches qui comprennent que le rôle du grand perturbateur n’est pas le plus payant? Depuis quelques années, la Libye s’efforce de renouer le fil avec le monde extérieur, et la Fondation Kadhafi, dirigée par son fils Saif al-Islam, s’impose peu à peu comme la vitrine dépoussiérée de la diplomatie libyenne. Le ticket de réinsertion dans le concert des Nations aura un prix: l’indemnisation des victimes de Lockerbie et l’abandon du programme d’armes de destruction massive. La Libye remet les clés de ses installations nucléaires à l’Agence internationale de l’énergie atomique et s’érige en pourfendeuse du péril islamiste. En 2006, Washington la biffe de la liste des Etats soutenant le terrorisme.

Six ans, plusieurs visites d’Etat tapageuses plus tard, et autant de promesses de contrats juteux (Union européenne à Bruxelles en 2004, Paris en 2007, puis l’Italie, quatre fois en deux ans), Mouammar Kadhafi parachève son come-back sur la scène internationale en paradant à l’Assemblée générale des Nations unies à New York. Certes, sa tente bédouine n’est pas la bienvenue à New York. En mai, visage boursouflé et tenue ocre, ce buveur effréné de lait de chamelle tient sa revanche: à la tribune onusienne, il saoule pendant près de deux heures son auditoire de considérations brumeuses qui brocardent le Conseil de sécurité en «Conseil de la terreur». A l’extérieur du bâtiment, une poignée de partisans brandit des pancartes prêtant «longue vie au roi de l’Afrique», un titre, un de plus, dont s’était gratifié le Libyen.

Car c’est sur le continent noir que Kadhafi l’Africain a, mieux qu’ailleurs, réparé son orgueil blessé par le dédain de ses pairs arabes, exaspérés par son comportement erratique et ses railleries baroques aux sommets de la Ligue arabe. Obsédé à l’idée de laver l’affront de la présence coloniale en terre arabe, Mouammar Kadhafi avait repris à son compte le flambeau nationaliste dès la mort de Gamal Abdel Nasser (1970) auquel il vouait une profonde admiration. Mais sa chimère d’une réunification panarabique et toutes les formes d’épousailles qu’il a proposées à l’Egypte, la Syrie ou la Tunisie ont été éconduites. Ne restait alors qu’au colonel mégalomane qu’à jeter son dévolu sur le reste du continent pour embrasser, dans les années 1990, le concept au moins aussi ambitieux d’Union africaine. Avec un succès certain: la Libye arrose abondamment l’Afrique subsaharienne de ses pétrodinars par l’entremise de la Libyan Arab African Investment Company (LAAICO) et du Libya Africa Portfolio. Là-bas, le roi des rois traditionnels était respecté et considéré en ami. «Si Kadhafi demande à venir, nous l’accueillerons à bras ouverts», déclarait ainsi il y a peu le premier ministre de la Guinée-Bissau. C’était le 10 septembre. Six semaines avant la fin.

*Anatomie d’un tyran, Mouammar Kadhafi, Alexandre Najjar, Ed. Actes Sud, 2011

** Au coeur de la Libye de Kadhafi, Patrick Haimzadeh, JC Lattès, 2011