En septembre dernier, les extravagantes festivités du 40e anniversaire de la révolution avaient fait accourir à Tripoli des personnalités politiques des quatre coins de la planète. Il y eut, quelques jours plus tard, le discours fleuve devant l’Assemblée générale de l’ONU à New York. Ce samedi, dans sa ville natale de Syrte, Mouammar Kadhafi s’offre une nouvelle tribune devant des chefs d’Etat étrangers. Il s’agit cette fois d’une réunion de voisinage: le «guide» accueille ses pairs de la région pour le 22e Sommet des Etats de la Ligue arabe.

Une rencontre entre voisins, mais pas nécessairement entre amis. Tout juste opéré de la vésicule biliaire en Allemagne, l’Egyptien Hosni Moubarak ne sera pas de la partie. Il sera représenté par le premier ministre Atef Ebeid. Mais les autres absents pressentis, le président du Yémen, le sultan d’Oman ou le roi Abdallah d’Arabie saoudite, selon l’inventaire dressé par Al-Jazira, n’ont pas tous des raisons de santé à faire valoir. «Les relations entre Riyad et Tripoli ont toujours été mauvaises. La Libye reproche, sans avoir totalement tort, à l’Arabie saoudite d’avoir cédé aux exigences occidentales sur le terrain palestinien», décrypte François Burgat, directeur de l’Institut français du Proche-Orient à Damas et auteur d’un Que sais-je? sur la Libye. Les rapports sont aussi exécrables entre le régime Kadhafi et le Liban depuis la disparition mystérieuse en 1978, en Libye, du chef spirituel chiite Moussa Sadr. Beyrouth n’enverra à Syrte que son ambassadeur au Caire. Cette affaire jamais résolue empoisonne aussi les relations entre la Libye et l’Iran chiite.

Au-delà des contentieux qui l’opposent à tel ou tel voisin, «Mouammar Kadhafi est complètement discrédité par tous les leaders arabes, lâche un diplomate. Ils sont unanimes sur ce point». Pour Luis Martinez, du Centre d’études et de recherches internationales de Sciences Po à Paris, «il est perçu comme quelqu’un d’irrationnel avec lequel il vaut mieux éviter le conflit». Et dont on fuit les digressions: le «guide» sait aussi ne pas mâcher ses mots lorsqu’il s’agit de dénoncer l’hypocrisie de certains régimes voisins.

Certes, «en signant des conciliations avec l’Arabie saoudite, l’Irak et le Koweït, la Libye a tout de même amélioré ses relations avec le monde arabe», nuance Moncef Ouannes, sociologue à l’Université de Tunis et auteur d’ouvrages sur la Libye*. Mais la méfiance est enracinée depuis longtemps. En fervent admirateur de l’Egyptien Nasser, Mouammar Kadhafi a longtemps cultivé l’obsession d’une réunification du monde arabe sans jamais rallier ses voisins à son dessein. Dans les années 1970, toutes ses tentatives d’union avec l’Egypte, la Syrie ou la Tunisie ont tourné court. «Depuis 1969 [ndlr: date de son arrivée au pouvoir], la Libye a été le terrain d’une expérience politique «exceptionnelle» qui n’a jamais été bien comprise dans le reste du monde arabe. Elle reste un pays peu connu de façon objective et scientifique et présenté de manière hostile dans les médias arabes comme occidentaux», explique Moncef Ouannes.

Des enjeux économiques, aussi, figureraient au cœur de cette incompréhension persistante. «Les pays arabes critiquent le fait que la richesse libyenne n’ait pas permis le développement de la Libye. Ils estiment aussi que l’investissement chez ses voisins est limité. Ils pensent qu’elle devrait être une locomotive du développement régional.»

Repoussé par ses voisins, Kadhafi a trouvé matière à réparer son orgueil blessé en Afrique subsaharienne où il est considéré, bien plus qu’au nord, en partenaire crédible. «Dans beaucoup de pays africains, la Libye est le troisième investisseur, derrière l’Europe et la Chine, rappelle Luis Martinez. La politique africaine de Kadhafi est d’autant mieux perçue qu’il est l’un des rares chefs d’Etat méditerranéens à assimiler son pays à l’Afrique.»

Mais il arrive aussi que l’autoproclamé «roi des rois traditionnels d’Afrique» enrage ses partenaires en enfreignant les bornes. C’est le cas du Nigeria qui, la semaine passée, a rappelé son ambassadeur à Tripoli. Le «guide» libyen venait de suggérer en public une scission en deux du pays ébranlé par les affrontements entre ses communautés musulmane et chrétienne, à l’image de la partition de l’Inde et du Pakistan.

* Militaires, élites et modernisation dans la Libye contemporaine , L’Harmattan, 2009.