Libye

De Kadhafi à l'Etat islamique, comment Syrte a basculé d'une tyrannie à l'autre 

L’ancien fief de Mouammar Kadhafi est aujourd’hui la place forte de l’organisation Etat islamique en Libye. Chronique d’un basculement

Sur le bord de la route, il y a des lambeaux de pneus éclatés, des carcasses de voitures rouillées, des dromadaires au pas chaloupé et un panneau vert indiquant: «Syrte, 134 km». Au volant de son pick-up, Mohamed El-Bayoudi, l’officier de la brigade 166 de la ville de Misrata est confiant, émetteur radio au poing. Il veut s’enfoncer encore plus avant dans ce désert éclaboussé d’un soleil frais. Aussi loin que peut porter le regard, tout n’est que sable et cailloux, mer ocre ondoyant à l’infini.

Nous voici enfin au lieu-dit de Baghla, à 80 kilomètres au sud-ouest de la ville interdite, la cité maudite, le bastion de l’organisation de l’Etat islamique en Libye. C’est l’ultime poste de la brigade 166, l’orée du no man’s land. Campant sur des talus pierreux, entre nids de mitrailleuses et marmites de macaronis, El-Bayoudi et ses hommes scrutent l’horizon à la jumelle. A cette distance, on ne voit rien qu’un univers de roches brisées. Alors, il faut deviner, imaginer en rassemblant des échos glanés ici et là. A Syrte, là-bas, au pied des nuages ventrus, se lève un péril stratégique qui déclenche l’alarme en Europe et jusqu’à Washington. Syrte, c’est un drapeau noir et un anniversaire libyen gâché.

Le 17 février 2011, la population de Benghazi, la grande ville de la Cyrénaïque, dans l’est du pays, se rebellait aux côtés d’autres localités. Le soulèvement a ouvert une séquence révolutionnaire qui, intervention de l’OTAN aidant, a abouti à l’effondrement du régime de Mouammar Kadhafi à partir de l’été de la même année. Cinq ans plus tard, le souvenir de ces journées révolutionnaires est brouillé, entaché de détresse. La Libye n’a pas seulement perdu son printemps. On la dirait désormais dépourvue de saisons. Rien ne succède plus à rien, sinon les obus aux roquettes.

Au cours de ces cinq années, la chronique grinçante de milices a pris en otage la «transition démocratique». A partir de l’été 2014, le pays se fracture entre partisans et adversaires de l’islam politique, clivage auquel s’agrège une myriade de conflits locaux reflétant la fragmentation d’une nation qui n’en fut jamais réellement une. Ainsi éclate la deuxième guerre de Libye. D’un côté, la coalition de Fajr Libya («Aube de la Libye»), où forces islamistes et marchands de la ville de Misrata font cause commune au nom de l’héritage antikadhafiste des «idéaux du 17 février», avec le soutien actif du Qatar et de la Turquie.

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De l’autre, une alliance baptisée Karama («Dignité») réunit libéraux, nationalistes, réseaux tribaux et ex-cadres du régime Kadhafi dans un combat «antiterroriste» activement encouragé par l’Egypte et les Emirats arabes unis. La division est quasi territoriale. Fajr Libya a conquis Tripoli et contrôle la majeure partie de la Tripolitaine, dans l’ouest. Le camp de Karama, dont le chef militaire est le controversé général Khalifa Haftar, est surtout implanté en Cyrénaïque, là où s’est repliée, à Tobrouk, l’Assemblée reconnue par la communauté internationale.

La cité oubliée

Dans ce fracas des armes, nul n’a prêté attention à Syrte. C’est un mystère. Syrte se situe à la charnière des deux blocs politico-militaires, elle est un mitan géopolitique. Elle aurait dû être une ligne de front, un butin convoité. Et pourtant, Syrte a été abandonnée. Est-ce parce que la cité est l’ancien fief personnel de Kadhafi? Faut-il voir dans cet oubli un inconscient de la nouvelle Libye rejetant dans les limbes de la non-existence toute trace de l’ex-dictateur 

Assurément, il y a eu de cela. Après l’avoir châtiée sans merci en octobre 2011, après avoir sacrifié à un régicide rituel – Kadhafi a été arraché hagard à un canal de drainage avant d’être lynché, sodomisé puis exécuté de plusieurs balles dans le corps le 20 octobre –, les révolutionnaires ont quitté Syrte. Les milices de Misrata, métropole portuaire située à 250 kilomètres à l’ouest, sont rentrées chez elles comme si la cité n’existait plus. Quelle revanche depuis ! Insensiblement, Syrte s’est réveillée, mais à l’ombre de nouveaux étendards: ceux du califat de l’EI. Aujourd’hui, la ville où s’était soldée la première guerre de Libye pourrait bien enfanter la troisième, celle qui mûrit dans les états-majors. A l’heure où l’EI est mis en difficulté en Irak et en Syrie, les capitales occidentales veulent éviter que l’organisation djihadiste ne reconstitue ses bases sur le littoral d’Afrique du Nord, d’où il serait bien plus facile de frapper l’Europe.

Des talus de Baghla, on scrute donc à la jumelle l’horizon vers Syrte et si la ville se refuse au regard, trop lointaine derrière l’immensité de pierres, on peut imaginer ce qu’elle a été. Cet ancien comptoir punique puis romain, cette ancienne cité médiévale florissante était aussi un trophée pour l’Italie coloniale et fasciste. Mussolini y avait planté un arc gravé d’une ode attribuée au poète Horace : «Ô soleil nourricier, tu ne peux rien voir de plus grand que Rome !» Le Duce y avait ajouté : «Une étape de notre chemin est atteinte». Des mots que ne renieraient sans doute pas les hommes de l’Etat islamique qui, en prenant le contrôle de la ville et sa région, ont posé leurs canons à moins de 600 kilomètres des rives italiennes et de l’Occident qu’ils ont juré de combattre.

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Quand Mouammar Kadhafi est né en juin 1942 à Qasr Bou Hadi, à quelques kilomètres au sud, l’endroit n’était plus qu’un hameau de bord de mer desséché par le désert. Il aurait pu le rester. Mais le fils de berger bédouin est devenu le «Guide» de la Jamahiriya libyenne après son coup d’Etat de 1969, et le destin de Syrte en a été bouleversé. Le berceau tribal est devenu une vitrine présomptueuse, comme une capitale de la nouvelle utopie révolutionnaire, un phare qui voulait rayonner jusqu’à l’autre extrémité de l’Afrique.

Fichée au cœur de ce paysage rural parsemé de fermettes et de palmiers dattiers, la Syrte de Kadhafi s’est voulue délibérément grandiose, béton ostentatoire mâtiné de style soviétique et larges avenues tirées au cordeau. En son centre, adossé à une caserne, le complexe de Ouagadougou trône, plus «mastoc» que majestueux. Conçu pour accueillir en grande pompe les sommets de l’Union africaine, il s’agit d’un ensemble tentaculaire de salles de conférences réparti sur cinq hectares. Les murs sont ornés de marbre et surmontés d’un dôme cuivré. Le complexe a été un lieu stratégique durant la révolution quand les forces kadhafistes, qui y étaient retranchées, ont tenté de résister au siège de la ville par les rebelles. Qui contrôle «Ouagadougou» maîtrise Syrte. Ce n’est pas un hasard si les combattants de l’EI ont commencé leur conquête de la ville en janvier 2015 en s’y installant. Et en ont fait depuis leur état-major.

Durant tout le règne du Guide, Syrte n’a cessé d’être comblé par ses largesses, son extravagance et sa mégalomanie. Pour vaincre le désert, Kadhafi avait lancé des travaux titanesques, une «grande rivière artificielle», pour l’irriguer. Sur le plan strictement agricole, les effets ont été limités. Mais à Syrte, les jardins étaient plus verts et plus spacieux qu’ailleurs. Une telle grandiloquence se lisait jusque dans le nom du quartier réservé aux membres les plus proches de l’oligarchie kadhafienne : le quartier «Dollar» alignait ses villas opulentes équipées de jacuzzis, de saunas et d’écrans de télévision géants. L’avenue principale adjacente, baptisée «Dubaï», rappelait les centres commerciaux de l’émirat du même nom.

Emprise idéologique diffuse

Même après la mort du dictateur, alors que les rebelles s’acharnaient à détruire chaque mètre carré du centre-ville, on y trouvait encore des crèmes pour le visage de marque et d’autres articles de luxe, introuvables dans le reste de la Libye. Pour les touristes et les invités VIP, les hôtels du bord de mer étaient plus hauts qu’ailleurs. Le plus grand de tous, près du port, venait à peine d’être inauguré en 2011 avant que ses terrasses et ses confortables moquettes ne servent de repaire aux snipers qui ont longtemps tenu à distance la rébellion. Syrte, c’était tout cela, une extravagance crue, une source permanente de peur aussi. Entre Tripoli et Benghazi, il fallait forcément emprunter cette route du littoral qui traverse la ville et les Libyens l’ont toujours fait avec appréhension. Contrôles multiples, police omniprésente: on pouvait disparaître et ne jamais revenir. On ne peut saisir l’acharnement des rebelles à Syrte, si l’on ne comprend pas à quel point celle-ci était haïe. Oui, décidément, il fallait oublier Syrte.

Les révolutionnaires de 2011 ont donc oublié Syrte mais d’autres, eux, s’y sont intéressés de très près. Les milices de Misrata disparues, le groupe salafiste Ansar Al-Charia a commencé à y planter ses racines en vertu d’une méthodologie très pensée. Ainsi ont débuté les activités missionnaires de dawa, ces forums où se distribue du matériel pédagogique islamique. Elles ont été accompagnées d’effort de gestion locale: arbitrage des conflits tribaux, police de la circulation, nettoyage des rues, bref le rétablissement d’un minimum d’ordre dans le chaos postrévolutionnaire. Ce patient travail d’Ansar Al-Charia a préparé l’irruption soudaine de l’EI à Syrte. Il a suffi que la branche syrtoise d’Ansar Al-Charia lui fasse allégeance à l’automne 2014 pour que le fruit tombe, mûr, dans l’escarcelle de l’organisation du calife autoproclamé Abou Bakr Al-Baghdadi.

La conquête territoriale, franche et entière, va prolonger l’emprise idéologique diffuse. Déjà présent dans certaines poches de Syrte, notamment au sein du complexe Ouagadougou dès janvier 2015, l’EI va d’abord chercher à sécuriser des verrous extérieurs le long du littoral avant de monter en puissance au cœur même de la ville. La prise de Nofilia, à 120 kilomètres à l’est, enlevée le 8 février, va servir de lever de rideau. Dans les semaines suivantes s’enchaînent à Syrte les prises de la radio, de la télévision, du centre d’immigration, de l’hôpital Ibn Sina (Avicenne), de l’université et des locaux gouvernementaux. Fin mai, les combattants de l’EI s’emparent de l’aéroport et des réseaux d’irrigation.

L’ombre de Kadhafi

Le 9 juin, la chute de la centrale thermique consacre la victoire totale de l’EI à Syrte et ses abords immédiats. Si l’on y ajoute les petites localités de ce segment du littoral central de la Libye, c’est une bande territoriale de près de 200 kilomètres de long et 40 kilomètres de profondeur que les djihadistes tiennent dorénavant sous leur coupe. La percée a été aussi rapide qu’impressionnante. C’est à ce moment-là que les Occidentaux s’éveillent au péril de l’EI en Libye. Cette nouvelle wilaya («province») de l’organisation, baptisée Trablus, frôle désormais, à l’est, le «croissant pétrolier», cet arc de sable abritant terminaux d’exportation et raffineries. Près de 40 % du brut libyen vendu à l’étranger y transite. Les installations sont certes à l’arrêt mais leur destruction empêcherait tout nouvel Etat libyen «apostat» de reconstituer ses ressources.

Le plus troublant est la débâcle des forces censées contenir l’EI à Syrte. Les milices de Misrata, et au premier chef la fameuse brigade 166 de Mohamed El-Bayoudi, qui aujourd’hui se contente d’observer les dégâts de loin à la jumelle de son talus pierreux, ont failli. Ces milices, parmi les plus puissantes du pays, étaient postées jusqu’au printemps 2015 en lisière occidentale de Syrte et, au lieu de l’avancée claironnée, elles ont piteusement battu en retraite. «Nous n’avons pas reçu le soutien attendu de Tripoli», déplore Mohamed El-Bayoudi.

Il y entre une part de vérité. A Tripoli, où dominent les tenants de l’islam politique, la priorité a toujours été la lutte contre les «contre-révolutionnaires» de Tobrouk, tandis qu’était nié le danger représenté par la progression de EI. L’explication est toutefois incomplète. Sur le terrain, il était tout aussi clair que les milices de Misrata étaient indésirables aux yeux de la population de Syrte. La présence de ces unités combattantes ravivait le souvenir des exactions d’octobre 2011, notamment les massacres de l’hôtel Méhari (53 partisans de Kadhafi y ont été exécutés de sang-froid peu après la chute de la ville), et la mémoire du châtiment aveugle auxquels ils avaient soumis cette ville devenue symbole du kadhafisme honni. Les miliciens de Misrata le savaient et cela les a apparemment tétanisés. «Les gens de Syrte ont refusé que les Misratais entrent dans la ville», confirme Makhlouf Aksha, un membre du conseil municipal de Syrte aujourd’hui exilé à Misrata.

Et elle est là, l’autre raison de l’ascension de l’EI à Syrte : la passivité initiale, voire l’assentiment, d’une population traumatisée par 2011 et pour laquelle la haine de Misrata prime sur tout le reste. «Les anciens kadhafistes ont utilisé Daech [acronyme arabe de l’EI] pour prendre leur revanche contre les révolutionnaires», avance Ibrahim Beitelmal, le président du conseil militaire de Misrata. Une telle hybridation évoque un scénario à l’irakienne, où nombre de hauts cadres baasistes, déchus après l’occupation américaine de 2003, s’étaient mis au service d’Al-Qaida puis de l’EI.

En Libye, où la quasi-totalité de la population est sunnite, l’organisation d’Abou Bakr al-Baghdadi ne peut pas capitaliser sur un ressentiment anti-chiite comme en Irak ou en Syrie. Mais les groupes écrasés et humiliés par la révolution de 2011, tels les ex-kadhafistes en quête de revanche ou de protection, lui offrent un terreau fertile. A Syrte, les tribus kadhafistes – Warfallah, Kadhafa, Hamamla ... – n’ont offert aucune résistance à l’EI, voire l’ont soutenu. Illustration de cette imbrication, le chef local de l’organisation djihadiste, Hassan Al-Karami, un trentenaire au physique bonhomme qui prêche le vendredi à la mosquée, a pour cousin un certain Ismaël Al-Karami, ex-responsable du renseignement de Kadhafi à Syrte. Ce dernier est aujourd’hui emprisonné à Misrata.

De là est née la légende selon laquelle l’EI de Syrte est une pure fabrication des kadhafistes, voire du général Haftar qui mène depuis l’Est libyen le combat contre Tripoli. Cette théorie du complot a longtemps contribué à occulter la réalité de l’essor de l’EI en Libye. A Misrata, la ville la plus affectée par les métamorphoses de Syrte, la phobie des kadhafistes n’empêche plus – après une cécité initiale – de faire la part des choses. «Il y a eu un mélange, mais Daech est aujourd’hui dominant par rapport aux anciens kadhafistes», relève Ibrahim Beitelmal, responsable militaire de Misrata. Le drapeau noir a rejeté dans l’ombre le vert de la Jamahiriya. «La population de Syrte regrette aujourd’hui de n’ avoir pas laissé Misrata entrer», soupire l’élu syrtois Makhlouf Aksha. Et il ajoute, évoquant les exactions qui s’y multiplient : «Elle le souhaiterait maintenant.» Est-il trop tard, irrémédiablement? Du talus pierreux de Baghla, la jumelle balaie un désert blême d’où monte un inquiétant silence.

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