■ Les manifestants menacés de la peine de mort

Mouammar Kadhafi a menacé mardi les manifestants armés de «la peine de mort» et appelé l’armée et la police à reprendre la situation en mains. «Rendez vos armes immédiatement, sinon il y aura des boucheries», a-t-il lancé, dans un discours d’une heure vingt retransmis à la télévision.

Le colonel Kadhafi, drapé dans une tunique marron, a appelé ses partisans à manifester à partir de mercredi. Le «Guide», qui tenait à la main son Livre vert, recueil de ses pensées publié dans les années 1970 et qui sert de Constitution au pays, a également affirmé qu’il se «battra (it) jusqu’à la dernière goutte de (son) sang».

«Mouammar Kadhafi n’a pas de poste officiel pour qu’il en démissionne. Mouammar Kadhafi est le chef de la révolution, synonyme de sacrifices jusqu’à la fin des jours. C’est mon pays, celui de mes parents et des ancêtres», a-t-il affirmé, dans un discours enflammé, en parlant de lui à la troisième personne.

Il a menacé les «rebelles» d’une riposte «similaire à Tiananmen (en Chine) et Fallouja (en Irak)» et de «purger la Libye maison par maison». «Tous les jeunes doivent créer demain les comités de défense de la révolution: ils protégeront les routes, les ponts, les aéroports», a-t-il dit. «Tout le monde doit prendre le contrôle de la rue, le peuple libyen doit prendre le contrôle de la Libye, nous allons leur montrer ce qu’est une révolution populaire», a-t-il ajouté, en lisant un texte dans un discours parfois ponctué de silences et de bégaiements.

L’Est de la Libye échappe au contrôle de Mouammar Kadhafi, la révolte s’étant propagée comme une traînée de poudre à travers le pays, ont dit mardi des militaires passés dans le camp des insurgés et des habitants de Tobrouk, ville côtière de plus de 100 000 habitants en Cyrénaïque.

Lundi matin, la Fédération internationale des Ligues de droits de l’Homme (FIDH) avait avancé le chiffre de «300 à 400» tués dans le pays. Un Egyptien qui a fui la seconde ville du pays, Benghazi, a déclaré qu’il y avait eu au moins 2000 tués là-bas dans les affrontements.

Les violences ont aussi fait au moins 62 tués au total dans la capitale Tripoli depuis dimanche, a indiqué mardi Human Rights Watch (HRW), précisant se baser sur des informations émanant de deux hôpitaux.

■ L’Union européenne discute de possibles sanctions

Par ailleurs, les pays européens discutent de possibles sanctions contre le régime libyen en raison de la violence de la répression des manifestants, ont indiqué mardi à l’AFP des sources diplomatiques. Ils peinent toutefois à se mettre d’accord en raison de l’opposition de l’Italie et de Malte. «Plusieurs pays de l’Union européenne ont demandé des discussions sur des mesures restrictives» contre le régime de Mouammar Kadhafi, au pouvoir depuis bientôt 42 ans, a souligné une de ces sources. Le sujet devait notamment être abordé dans la journée au cours d’une réunion d’ambassadeurs des 27 pays de l’Union à Bruxelles. Il a déjà été discuté la veille par les ministres européens des Affaires étrangères. Les sanctions classiques de l’Europe, comme les interdictions de visa d’entrée ou un gel des avoirs «font partie des options possibles», a indiqué une de ces sources. Une suspension des négociations entamées fin 2008 en vue de conclure un tout premier accord de partenariat entre l’UE et Tripoli est également envisageable. L’Allemagne a menacé mardi Tripoli de «sanctions» en cas de nouvelles violences contre les manifestants. Toutefois, «le débat est en cours» au sein de l’UE et «aucune décision n’a été prise», a souligné une des sources, car l’Italie et Malte refusent pour le moment la perspective de sanctions et il faut l’unanimité pour aller de l’avant. «L’Italie et Malte sont à rebours» de leurs partenaires européens sur ce sujet, a souligné un autre diplomate. Ces deux pays s’inquiètent surtout d’un afflux de milliers d’immigrants clandestins vers leurs côtes en cas d’effondrement de l’Etat libyen et de départ précipité du colonel Kadhafi. Le chef de la diplomatie italienne, Franco Frattini, avait appelé lundi à Bruxelles ses homologues à ne pas exercer de pressions trop fortes sur le colonel Kadhafi en faveur de réformes démocratiques. Le chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi a pour sa part convoqué mardi ses ministres pour faire face à la crise libyenne.

■ Mouammar Kadhafi ne quitterait pas le pays

Mouammar Kadhafi ne quittera pas son pays et tente actuellement de dialoguer avec les chefs tribaux pour apaiser la situation, a déclaré mardi l’ancien chef du protocole du dirigeant libyen dans une interview à Reuters.

Nouri al Mismari, qui a été un proche du colonel Kadhafi pendant près de 40 ans, se trouve actuellement en France, où il avait un temps été placé sous écrou extraditionnel dans l’attente de l’examen d’une demande d’extradition libyenne.

«Il n’y a rien de plus fort que le peuple mais il (Mouammar Kadhafi) ne quittera pas la Libye, ne démissionnera pas», a dit dans un hôtel parisien cet ancien dignitaire du régime. Celui-ci affirme n’avoir quitté ses fonctions que lundi et se trouver dans la capitale française depuis la fin de l’année dernière pour y subir une opération de chirurgie cardiaque.

L’ancien chef du protocole, qui ajoute qu’il n’a pas été limogé et que Tripoli a payé ses factures d’hôpital, ne pense pas que les violences se transformeront en guerre civile dans ce pays où les clivages tribaux sont importants.

«Nous n’entrons pas dans une guerre civile», a-t-il dit. «Je ne pense pas que les Libyens vont se battre entre eux […] ils demandent que leurs droits de l’homme soient respectés.»

Mouammar Kadhafi tente actuellement d’entamer un dialogue avec les chefs tribaux dans l’espoir de ramener le calme mais, après le bain de sang de ces derniers jours, c’est «trop tard», a estimé Nouri al Misrami. Ce dernier affirme qu’un des fils de Kadhafi est venu la semaine dernière à Paris pour le convaincre de rentrer en Libye.

Le chef du protocole libyen avait été interpellé et écroué en France fin novembre à la demande de Tripoli et remis en liberté le 15 décembre par la justice française.

La Libye le soupçonne de détournement de fonds. Il serait, dit-on dans son entourage, victime en fait des luttes de pouvoir au sommet du pouvoir libyen.

■ L’ONU confirme des bombardements sur la foule

«Il est maintenant confirmé par différentes sources, y compris par les pilotes libyens qui ont fait défection à Malte, et des témoignages de l’intérieur de l’armée libyenne, que des avions ont été utilisés pour tirer sur la foule», a déclaré à Genève un porte-parole du haut-commissariat, Frej Fenniche.

Le haut-commissariat évalue à au moins 250 le nombre de tués dans les violences depuis le 17 février dans tout le pays et à des centaines de blessés. Il se base «sur plusieurs sources, dont des informations d’ONG, et sur une liste des noms des victimes», a précisé le porte-parole, Frej Fenniche.

Il a aussi ajouté qu’un certain nombre de défenseurs des droits humains et de journalistes ont été arrêtés. «Personne ne sait où ils sont, nous ne savons pas s’ils sont en vie ou pas», a déclaré Frej Fenniche.

■ Réunion de la Ligue arabe

Cet après-midi, la Ligue arabe se réunira en urgence au Caire pour examiner la crise en Libye secouée par une révolte contre le régime, a-t-on appris auprès de l’institution panarabe. La rencontre est prévue à 17h00 locales (16h00 heure suisse) et se tiendra au niveau des ambassadeurs des 22 membres de l’organisation. Le secrétaire de la Ligue arabe, Amr Moussa, a exprimé lundi son «extrême inquiétude» après la répression sanglante des manifestations contre le colonel Mouammar Kadhafi en Libye, appelant à «cesser toutes les formes de violence». Le représentant permanent de la Libye auprès de la Ligue, Abdel Moneim al-Honi, a annoncé dimanche qu’il démissionnait de son poste pour rejoindre «la révolution» et protester contre la «violence contre les manifestants» dans son pays. Le Conseil de sécurité de l’ONU doit également se réunir aujourd’hui pour discuter de la crise en Libye.

■ L’ONU évoque des «crimes contre l’humanité»

Ce matin, la haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Navi Pillay, a averti les autorités libyennes que «les attaques systématiques contre la population civile pourraient être assimilées à des crimes contre l’humanité». Elle évoque dans son communiqué l’usage de mitrailleuses, de tireurs embusqués, d’avions militaires et de tirs à balles réelles contre les civils, et exige l’ouverture d’une «enquête internationale indépendante» sur les violences en Libye.

■ L’OCI condamne l’usage de la force excessive

L’Organisation de la conférence islamique (OCI) a également condamné mardi l’usage de la force «excessive» par les organes de sécurité qui répriment le soulèvement populaire en Libye. Dans un communiqué publié à Jeddah (ouest saoudien), l’OCI dénonce «une catastrophe humaine contraire aux valeurs de l’islam et de l’humanité» et fait état d’un «nombre considérable de décès et de blessés» en Libye, où les manifestants réclament le départ de Mouammar Kadhafi, au pouvoir depuis près de 42 ans. Le secrétaire général de l’OCI, Ekemeleddin Ihsanoglu, a exprimé sa «condamnation ferme de l’usage de la force excessive contre des civils». «Ce qui se passe comme répression et intimidation est en fait une catastrophe humaine contraire aux valeurs de l’Islam et de l’humanité.»

■ La frontière avec l’Egypte renforcée

En parallèle, l’armée égyptienne a renforcé sa présence à la frontière avec la Libye pour assurer notamment le passage des ressortissants égyptiens fuyant la Libye, a indiqué mardi à l’AFP une source sécuritaire.

■ Manifestations à l’étranger

A Dubaï, une centaine de personnes ont pénétré de force mardi au consulat de Libye, arrachant et brisant les portraits du colonel Mouammar Kadhafi en appelant à la chute du régime, selon le photographe de l’AFP sur place. «Il n’y a de Dieu que Dieu, Kadhafi est l’ennemi de Dieu», «le peuple veut la chute du régime», scandaient les manifestants, en majorité de nationalité libyenne, qui brandissaient une banderole proclamant «A bas Kadhafi». «Ce qui se produit en Libye est un véritable massacre», a affirmé l’un des manifestants.

■ Nouvelles défections

Tôt ce matin, de nouvelles défections ont eu lieu. L’ambassade libyenne en Australie a rompu ses liens avec le dirigeant de son pays, Mouammar Kadhafi, suivant ainsi l’exemple d’autres ambassades dans le monde, indique le quotidien The Australian. En Inde, l’ambassadeur a indiqué avoir démissionné la veille à cause de la violence «massive» et «inacceptable» déployée contre des civils dans son pays, citant notamment le bombardement de manifestants par l’armée de l’air. Le personnel de l’ambassade en Malaisie a condamné mardi «le massacre» perpétré contre des civils et retiré son soutien au chef de l’Etat. En Chine, un diplomate a lui aussi démissionné, appelant tous les membres du corps diplomatique libyen à faire de même, selon la chaîne de télévision satellitaire qatarie Al-Jazira. Des diplomates en poste aux Nations unies ont exhorté l’armée libyenne à renverser Mouammar Kadhafi, un «tyran», selon eux, qu’ils accusent de «génocide» contre son propre peuple.

■ Première apparition du colonel Kadhafi depuis le début de la crise

Cette nuit, le dirigeant Mouammar Kadhafi a démenti avoir quitté le pays lors d’une première apparition «en direct» à la télévision d’Etat depuis le début de la contestation le 15 février.

«Je vais voir les jeunes sur la place Verte. C’est juste pour prouver que je suis à Tripoli et non au Venezuela et démentir ces «chiennes» de télévisions», a-t-il affirmé en réponse aux informations diffusées par plusieurs télévisions et médias internationaux, selon lesquelles il aurait quitté la Libye pour le Venezuela.

Les images diffusées par la télévision montraient le colonel en manteau, sous un grand parapluie, s’apprêtant à monter dans une voiture, devant sa maison dans la résidence-caserne de Bab Al-Aziziya.