Un discours fleuve, hallucinant, terrifiant. Le plus dément de son ­incommensurable règne? Mouammar Kadhafi ne fait plus rire personne. Mardi, il s’est laissé filmer pendant plus d’une heure par les caméras de la télévision d’Etat libyenne, devant les vestiges du bâtiment bombardé par les Etats-Unis en 1986, qui sert de cadre récurrent à ses conférences de presse.

Dans un jargon suffoqué, le guide autoproclamé de la révolution libyenne, dont c’était le premier discours officiel depuis le début du soulèvement populaire il y a une semaine, a menacé les «rebelles» d’une réplique «similaire à ­Tiananmen et Fallouja» et au besoin «de purger la Libye maison par ­maison». «Si vous aimez Mouammar Kadhafi, vous sortirez dehors pour protéger les rues de la Libye», a-t-il dit, en appelant à une manifestation en sa faveur ce mercredi. «Aucun fou ne pourra couper notre pays en morceaux», a ajouté le colonel, en mentionnant, à la troisième personne, qu’il «n’était pas une personne que l’on peut empoisonner. Ou contre lequel on peut mener une révolution». Un homme «qui n’a rien à perdre» et se battra jusqu’à «la dernière goutte de sang».

«Dans les heures qui viennent, il peut encore faire monter la violence d’un cran et décider d’éliminer plus de gens», redoute un spécialiste de la Libye. «La communauté internationale doit réagir immédiatement», insiste l’International Crisis Group, dont un communiqué publié hier prône avec insistance le gel immédiat des avoirs des membres du régime, l’annulation des contrats de coopération militaire avec la Libye et l’accueil des membres des forces de sécurité en défection.

Effroi international

De fait, après les condamnations réservées de ces derniers jours, la communauté internationale exprime de plus en plus explicitement son effroi. Le discours de Kadhafi était «très, très effrayant», s’est alarmée l’Allemande Angela Merkel. «Ce bain de sang est totalement inacceptable», a condamné l’Américaine Hillary Clinton. A l’issue d’une réunion d’urgence, la Ligue arabe a annoncé la suspension de la Libye. A l’heure de mettre sous presse, les membres du Conseil de sécurité étaient pour leur part toujours réunis en session urgente. Dans la matinée, la haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Navi Pillay, avait estimé que «les attaques systématiques contre la population civile pourraient être assimilées à des crimes contre l’humanité».

Les nouvelles de la situation en Libye restent confuses. Les échos en provenance de Benghazi accréditaient l’idée d’un retour au calme. Mais les habitants de Tripoli se remettaient difficilement d’une nuit hachurée par les tirs et le vacarme des hélicoptères et redoutaient le retour de l’obscurité. De son côté, alerté par des messages de détresse sur Internet et téléphoniques, le ­Comité international de la Croix-Rouge a indiqué s’être mis en contact avec les représentants libyens à Genève pour proposer son soutien aux services médicaux nationaux en se déclarant «prêt à répondre à tout autre besoin humanitaire urgent».