«Kadhafi ne cédera pas! C’est une tête de mule!», martèle, tout sourire, Moftah Missouri, convaincu que le dirigeant libyen fera tout pour en découdre avec la rébellion qui menace son régime. A 61 ans, ce parfait francophone fait partie du dernier pré carré des fidèles serviteurs du régime. Voilà seize ans, déjà, qu’il porte la double casquette de traducteur officiel et de discret conseiller diplomatique du dirigeant libyen. «On dit que je suis son éminence grise, mais je ne suis qu’un simple interprète», se défend-il.

Sarkozy «a déçu»

Proche du colonel Kadhafi dont il occupe le bureau voisin, ce Libyen enjoué à la barbe poivre et sel est pourtant la personne la mieux placée pour déchiffrer l’actuel état d’esprit de l’énigmatique «guide de la révolution libyenne», accroché à un pouvoir qu’il détient depuis plus de quarante et un ans. «Il n’a pas changé depuis le début des événements, en tout cas, pas devant moi», affirme Moftah Missouri, même s’il reconnaît que Kadhafi «ne s’attendait pas à une telle révolte». «Il pensait avoir tout fait pour les Libyens. C’est ça qui l’a attristé», observe-t-il. D’après lui, le dirigeant libyen se sent «trahi par tout le monde, même par son cousin, Ahmad Kadhaf al-Dam», réfugié en Egypte depuis deux semaines.

La défection, le 24 février, de ce cousin qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, a été un coup dur pour Kadhafi. En charge des Relations égypto-libyennes, Ahmad Kadhaf al-Dam était également un des hommes clés de la Garde rapprochée du «guide», cette unité de quelque 22 000 soldats d’élite qui s’occupent de sa sécurité. En fait, concède Moftah Missouri, «Kadhafi a la conviction d’être en butte à des complots externes». «Il est convaincu que l’étranger n’a pas vraiment compris la quintessence du problème et que la résolution de l’ONU [la 1970 adoptée à l’unanimité le 26 février imposant des sanctions sévères] a été adoptée sur la base de rapports médiatiques erronés», poursuit-il, en référence à la pression occidentale, qui ne cesse de se renforcer.

Nicolas Sarkozy «a particulièrement déçu» Kadhafi. La nouvelle de la reconnaissance, par le président français, du gouvernement des opposants de l’Est, a été amèrement accueillie à Tripoli. «Le «guide» le considérait comme un ami. Il s’est senti lâché», souligne l’interprète de Kadhafi. D’autant plus que les affinités entre la France et la Libye ne sont un secret pour personne. «Nos deux pays ont de bonnes relations», insiste Moftah Missouri qui fut, de 1990 à 1993, le premier conseiller à l’ambassade de Libye à Paris, avant de devenir le «Monsieur France» au Ministère libyen des affaires étrangères, pour ensuite rejoindre, en 1996, le poste qu’il occupe actuellement. Des relations qui dépassent, parfois, le simple cadre diplomatique. «Deux hommes, particulièrement, sont souvent venus en Libye à titre personnel: l’ex-ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, et Patrick Ollier, l’époux de Michèle Alliot-Marie», remarque Moftah Missouri.

Titulaire d’un doctorant en histoire, La Libye des voyageurs, 1812-1912, soutenu à la Sorbonne, ce père de cinq enfants, originaire de Derna, dans la Cyrénaïque rebelle de l’Est, entretient un goût prononcé pour la culture française, qu’il dit partager avec Kadhafi. «Le «guide» a un faible pour Louis XIV», rigole-t-il sur le ton de la plaisanterie. S’il devait nommer un personnage de l’histoire contemporaine que le dirigeant libyen aime particulièrement, c’est Erwin Rommel, un ex-commandant allemand qui se distingua en Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale. «Il est également féru de musique classique, notamment Verdi, Beethoven et Chopin», poursuit-il, en ajoutant fièrement: «Je lui ai moi-même offert un disque de Mozart.»

Un «vrai bédouin»

«Humble serviteur au modeste salaire» – c’est ainsi qu’il se définit –, Moftah Missouri reconnaît qu’il lui est aussi arrivé de recevoir des cadeaux de Kadhafi. Son présent le plus marquant: une Volkswagen Passat verte, la couleur du «petit livre» du régime. «C’était en 1999. Il en avait fait cadeau à plusieurs de ses proches collaborateurs pour nous remercier de notre travail dans les préparatifs de l’Union africaine, se souvient-il. Depuis, je la conduis toujours.»

Mais au quotidien, Kadhafi reste avant tout un «vrai bédouin», attaché à ses racines tribales. «Il lui arrive de me donner de la nourriture de son assiette avec sa propre fourchette», raconte Moftah Missouri. Le «guide», qui vit retranché dans son palais de Bab al-Azizia, au cœur de Tripoli, passe beaucoup de temps, d’après lui, «sous sa tente», dressée dans le jardin de sa résidence. «Il aime y boire le lait frais de chamelle et de chèvre», précise-t-il. Avant d’ajouter: «En général, c’est un couche-tard et un lève-tard, qui ouvre l’œil aux environs de 10h30 du matin». Quant à ses «cinq à six amazones», «elles n’ont pas quitté le pays, elles sont toujours là, à ses côtés».

Médiation indispensable

L’excentricité de Kadhafi, son hypocondrie, ses tirades à rallonge et ses sautes d’humeurs ne sont un secret pour personne. Dans un câble révélé par WikiLeaks, les diplomates américains le décrivent comme un personnage «erratique». D’après son fidèle interprète, «il n’est généralement pas très expressif, sauf lorsqu’il parle idéologie et révolution». C’est là qu’alors, il lui arrive de «s’emporter, à cause de l’ambiance» dans l’auditoire. Lui qui fréquente le guide au quotidien est le premier, cependant, à admettre – à titre personnel, insiste-t-il – son «entêtement», surtout dans le contexte actuel.

Pour Moftah Missouri, le dénouement de la crise que traverse son pays depuis maintenant trois semaines, est un exercice à haut risque. Un grand forum réunissant toutes les tribus du pays pourrait-il être une solution pour éviter une guerre civile? «C’est possible. Les miracles, ça arrive», répond-il, en considérant – toujours à titre personnel – qu’une «médiation» est indispensable pour sortir de la crise. Mais «qui dit médiation, dit concessions. Et je ne sais pas si Kadhafi en est capable», concède Moftah Missouri.