Tchétchénie

Kadyrov, l’allié nécessaire mais encombrant

Réélu à la mi-septembre lors d’un scrutin – une première – avec 98% des voix, l’imprévisible homme fort de Grozny bénéficie encore du soutien inconditionnel de Vladimir Poutine et d’une totale impunité

Le président Ramzan Kadyrov a été réélu le 18 septembre à la tête de la République tchétchène avec plus de 98% des suffrages. Va-t-il desserrer l’étreinte de l’appareil répressif?

«On pourrait assister à une légère amélioration due au fait que Kadyrov est rassuré par l’ampleur de sa victoire, même si on peut évidemment soupçonner des irrégularités», affirme Olga Sadovskaïa, directrice adjointe du Comité russe contre la torture et proche du collectif d’avocats Joint Mobile Group (JMG) dont les locaux de Grozny ont été incendiés en 2014. Il ne faut toutefois pas s’attendre à une démocratisation des institutions. On peut au mieux espérer une situation comparable à celle d’avant 2009, année où la militante des droits de l’homme Natalia Estemirova a été assassinée. Il était alors possible de désapprouver certaines décisions officielles, à condition de ne pas critiquer directement Ramzan Kadyrov ou ses proches, lesquels occupent toutes les fonctions importantes au sein du gouvernement tchétchène.»

Répression

Ce scrutin, le premier organisé par Ramzan Kadyrov depuis sa nomination par le président russe Vladimir Poutine en 2007, a été précédé d’une intense vague de répression. Les arrestations et les enlèvements se sont multipliés. «La police a procédé à des confiscations de téléphones mobiles en pleine rue pour vérifier les propos tenus sur des applications difficiles à contrôler comme WhatsApp», affirme Olga Sadovskaïa, désormais basée à Nijni-Novgorod. La télévision tchétchène montrait régulièrement des citoyens contraints de s’excuser pour des propos considérés comme subversifs. «Kadyrov s’est senti nerveux avant les élections, explique Olga Sadovskaïa. Il n’était pas certain de bénéficier du soutien inconditionnel de Moscou.»

Bien qu’appartenant formellement à la Fédération de Russie, la république de Tchétchénie ne respecte ni la législation, ni la Constitution russe. Son système judiciaire, fortement politisé, est soumis de surcroît aux décrets informels du président Kadyrov. En 2014, un juge de la Cour suprême tchétchène a conclu qu’un jeune homme de 28 ans, Suleiman Edigov, avait été enlevé illégalement et retenu plus d’un mois par la police qui l’aurait torturé pour obtenir des aveux. Ramzan Kadyrov a alors organisé un rassemblement public où il a accusé le juge de corruption. Ce dernier a abandonné l’affaire. Le juge qui l’a remplacé a condamné Suleiman Edigov à 14 ans de prison. L’homme fort de Tchétchénie n’hésite pas non plus à déclarer «erroné» tel ou tel jugement en direct à la télévision.

Voile et polygamie

Depuis l’arrivée au pouvoir de Ramzan Kadyrov, la société tchétchène, traditionnellement clanique et patriarcale, a subi en outre une forte islamisation. Le président a imposé le port du voile dans l’administration, une prescription qui serait jugée inacceptable ailleurs dans la Fédération russe à population musulmane (Républiques du Nord Caucase, Tatarstan). Ramzan Kadyrov ne cesse en outre d’encourager la polygamie, une prescription coranique en désaccord total avec la loi russe.

Le partenariat Poutine-Kadyrov permet à Moscou de garder la main sur le gaz et le pétrole tchétchène, mais le Kremlin redoute l’imprévisibilité du président tchétchène. Si Ramzan Kadyrov encense volontiers son «idole» Vladimir Poutine, il peut aussi le même jour promettre à la télévision tchétchène d’enrichir sa république en pillant la Russie. «Moscou craint qu’en limitant les pouvoirs de Kadyrov ou qu’en lui substituant quelqu’un d’autre, les anciennes velléités indépendantistes tchétchènes ne ressurgissent, rappelle Margarita Schoenenberger, maître d’enseignement de russe à l’université de Lausanne. Une troisième guerre de Tchétchénie serait désastreuse pour le pays, déjà affaibli par le bas prix des hydrocarbures, les sanctions économiques et les opérations militaires engagées en Ukraine et en Syrie.»

La relation d’interdépendance avec Vladimir Poutine a permis à Ramzan Kadyrov d’étendre son influence au-delà de sa république. «Persona non grata hors de Russie, Ramzan Kadyrov ne peut dépenser son argent à l’étranger comme le font les oligarques. Les moyens dont il dispose sont réinvestis dans des réseaux qui lui assurent le contrôle du Nord Caucase et une forte emprise en Russie.» Ces moyens proviennent à la fois des montants élevés versés par l’Etat fédéral et d’un impôt prélevés illégalement sur les salaires des Tchétchènes. Kadyrov disposerait en outre d’une armée personnelle de 80 000 combattants ne répondant qu’à lui… et à Vladimir Poutine.

Assassinats politiques

L’influence grandissante de Kadyrov en Russie se traduit par une augmentation des assassinats de figures médiatiques et politiques. C’est à Ramzan Kadyrov qu’on attribue l’assassinat du politicien Boris Nemtsov en 2015, ainsi que celui de la journaliste Anna Politkovskaïa neuf ans plus tôt. Un mot souvent cité sur les réseaux sociaux dit d’ailleurs qu’après la seconde guerre russo-tchétchène «ce n’est pas la Tchétchénie qui est entrée en Russie, mais la Russie qui est entrée en Tchétchénie». Malgré tout, l’évocation de la Tchétchénie dans les médias occidentaux se limite souvent aux extravagances de Ramzan Kadyrov. Une situation que regrette Olga Sadovskaïa. «Les décisions prises par le gouvernement russe en Ukraine ou en Syrie font que, pour l’opinion internationale, la Tchétchénie a été reléguée au second plan.»


Dates

1991. Eclatement de l’URSS.

1994-1996. Première guerre de Tchétchénie.

1999-2000. Seconde guerre de Tchétchénie.

2004. Le président de la république, Akhmad Kadyrov, est tué le 9 mai dans un attentat à Grozny pendant le défilé de la victoire de la Seconde Guerre mondiale.

2007. Nomination de Ramzan Kadyrov à la tête de la Tchétchénie par Vladimir Poutine.

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