Il y a dix ans, les Tunisiens vivaient au rythme de leur première campagne électorale véritablement libre pour élire l’assemblée constituante. Depuis mercredi, ils vivent dans un régime où le président de la République s’est octroyé tous les pouvoirs. Par décret, Kaïs Saïed a suspendu les chapitres de la Constitution concernant les pouvoirs législatif et exécutif. Les textes, parus au Journal officiel, stipulent également que les décrets-lois à venir ne sont susceptibles d’aucun recours judiciaire.

«C’est un véritable retour en arrière par rapport aux avancées démocratiques de 2011. Kaïs Saïed s’approprie tous les pouvoirs au nom du peuple, mais il a agi sans aucune consultation préalable et ses décisions seront sans recours possible. On n’a pas vu cela en Tunisie depuis la première Constitution de 1959», analyse Ahmed Driss, directeur du Centre d’études méditerranéennes et internationales (CEMI).

«Péril non pas imminent, mais réel»

Officiellement, Kaïs Saïed n’a pas abrogé la Constitution de 2014, le préambule et le chapitre sur les droits et libertés demeurent. Mais les décrets-lois du président prendront le pas sur le texte fondamental. Pour l’ancien professeur de droit constitutionnel devenu président, la situation exige ces entorses aux règles de droit. «Considérant que le fonctionnement des pouvoirs publics a été entravé, et que le péril est devenu non pas imminent, mais réel, notamment au sein de l’assemblée des représentants du peuple [assemblée législative]», justifie-t-il en introduction du décret présidentiel qui s’apparente à une mini-Constitution.

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Depuis son élection à l’automne 2019, Kaïs Saïed ne cesse d’invoquer des «périls» et des «ennemis» – sans jamais les préciser, ni les nommer – pour justifier sa volonté d’en finir avec la Constitution et le régime des partis. Le décret de mercredi est une étape supplémentaire dans sa volonté de faire table rase, entamée le 25 juillet avec la suspension du parlement et la dissolution du gouvernement. Le président promet des réformes politiques en profondeur qui seront soumises à référendum.

Radia Enwaf n’attend que cela. Travaillant dans le milieu culturel, la Tunisoise n’en peut plus de ces dix années post-révolution qui ont «rendu notre vie pire que sous Ben Ali. Les hommes d’affaires et les islamistes au pouvoir [le parti islamiste Ennahdha a été de toutes les coalitions gouvernementales depuis 2011] nous ont sucé le sang. Quand on n’a plus les moyens d’offrir un yaourt à ses trois enfants, c’est qu’on ne vit plus en démocratie.»

Pour Slim Amamou, révolutionnaire blogueur de la première heure, l’important n’est pas la méthode mais le résultat. L’activiste espère que Kaïs Saïed présentera une Constitution faisant la part belle à des comités populaires locaux en lieu et place d’une traditionnelle assemblée législative avec des députés. «Cette nouvelle vision des institutions est l’aspect le plus intéressant du président. Il ne va pas toujours dans la bonne direction, mais il y a l’espoir qu’il propose un projet de Constitution réellement novateur. Sinon, j’ai confiance dans le peuple pour rectifier la situation.»

Rupture représentative

C’est justement cette rupture avec la démocratie représentative classique qui effraie, à l’intérieur et hors des frontières tunisiennes. Si la société civile, certains partis politiques et le syndicat dominant UGTT s’étaient rangés derrière les mesures du 25 juillet, l’absence de gouvernement, les dérapages sécuritaires (détentions et assignations à résidence arbitraires) et le refus du président de toute consultation avec qui que ce soit ont eu raison de leur enthousiasme originel.

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Mohamed Abou, figure de proue de la lutte contre la corruption et ancien dirigeant du Courant démocrate (centre gauche), qui a soutenu les mesures du 25 juillet, dénonce aujourd’hui la violation de la Constitution qui est «sacrée». Le Fonds monétaire international est, lui, circonspect. Plutôt qu’une confiscation des pouvoirs, il aurait préféré que Kaïs Saïed nomme, après 60 jours de vacance, un gouvernement avec à sa tête un expert économique. La Tunisie est en pleine négociation pour un prêt avec le bailleur – le quatrième depuis la révolution. Et le budget 2021 présentait en juillet un trou de 2,6 milliards de francs suisses.