Donald Trump était prêt à attaquer. A peine Joe Biden a-t-il annoncé le nom de sa colistière que l’équipe de campagne du président a diffusé un clip se moquant de Kamala Harris. «Phony Kamala», que l’on peut traduire par «Kamala l’imposture», y est accusée de faire les yeux doux à la gauche radicale, alors qu’elle est de fait plutôt centriste. Mardi soir, le président a fait mine d’être surpris par le choix de son rival démocrate, qualifiant la prestation de Kamala Harris lors de la campagne présidentielle – elle était candidate jusqu’en décembre 2019 – de «médiocre». Elle a aussi été «la plus méchante, la plus horrible et la plus insolente de tout le Sénat» lors des auditions de Brett Kavanaugh, en 2018, comme juge à la Cour suprême, a-t-il fait savoir. Il s’est senti obligé de tresser des louanges au vice-président, Mike Pence, «solide comme un roc et respecté de tous les groupes religieux».

Une nouvelle dynamique

Kamala Harris lui fait-elle peur? Une chose est sûre: la sénatrice californienne va apporter une belle énergie à la campagne de Joe Biden, qui donne parfois des signes d’inquiétude à cause de son âge et de ses gaffes à répétition. Mercredi, le duo était à Wilmington (Delaware), l’antre du démocrate, pour leur première apparition dans cette nouvelle configuration. Dans cette étrange campagne, terrassée par le Covid-19, avec un président à la peine dans les sondages et qui évoque déjà des «fraudes massives», la nomination de Kamala Harris va créer une nouvelle dynamique.

La sénatrice de 55 ans, ex-procureure de Californie, était la favorite depuis le début, alors que Joe Biden a approché une douzaine de femmes. Ce choix, c’est un peu une affaire de famille. Kamala Harris connaissait très bien Beau Biden, le fils de Joe Biden, décédé d’une tumeur au cerveau en 2015, du temps où ils étaient tous deux procureurs. C’est lui qui l’a présentée à son père. Joe Biden avait dès mars annoncé qu’il choisirait une femme, mais depuis la mort de l’Afro-Américain George Floyd sous le genou d’un policier blanc, les pressions pour qu’il choisisse une femme noire ont redoublé d’intensité.

Ce choix n’a rien d’anodin. Non seulement Joe Biden mise à fond sur la carte «minorités» pour mettre fin à quatre ans de trumpisme, mais, s’il est élu le 3 novembre, Kamala Harris deviendrait la première femme à endosser la fonction de vice-présidente. Et potentiellement de présidente, si elle devait être amenée à remplacer Joe Biden, qui serait, à l’âge de 78 ans, le président le plus âgé lors de l’investiture. Elle peut par ailleurs avoir les yeux rivés sur 2024: le candidat à la présidentielle a annoncé qu’il ne ferait qu’un seul mandat s’il était élu.

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Attendue sur les questions de racisme

Fille d’un économiste jamaïcain et d’une chercheuse indienne active dans le domaine du cancer du sein, Kamala Harris a été procureure à San Francisco de 2004 à 2011, puis procureure générale de Californie entre 2011 et 2017. Elle est alors devenue la première femme, mais aussi la première personne noire, à occuper ce poste. Elle s’était notamment spécialisée dans les délits sexuels. Réputée pugnace, parfois crispante, elle est rattrapée par son passé de procureure. Des Noirs progressistes lui reprochent des positions «dures» et un certain attentisme opportuniste. Elle n’est pas toujours restée fidèle à ses convictions – c’est le cas notamment sur les peines plancher – et sa notoriété n’est pas très marquée en Californie.

Elle siège au Sénat depuis 2017. Kamala Harris s’érige notamment contre les incarcérations de masse, veut réformer le système judiciaire et lutter contre le racisme institutionnel. Mais qu’a-t-elle concrètement proposé depuis l’affaire Floyd pour mettre fin aux brutalités policières? Ses détracteurs lui reprochent de ne pas en faire assez.

Kamala Harris est pourtant une femme qui sait ce qu’elle se veut. Candidate à la Maison-Blanche, elle n’avait pas hésité, lors du premier débat télévisé, à harponner son rival Joe Biden à propos d’incohérences dans sa politique vis-à-vis des Afro-Américains. Elle lui a reproché d’avoir, comme jeune sénateur, changé de position sur la politique du «busing», qui consistait à transporter des enfants noirs de quartiers défavorisés dans des écoles fréquentées par des Blancs. Joe Biden ne lui en tient visiblement pas rigueur. Il voit au contraire en Kamala Harris un bel alibi pour renforcer sa cote de popularité auprès de la communauté noire et des autres minorités.

«Elle est prête à diriger dès le premier jour.»

«Fleur de lotus», son nom en hindi, a été qualifiée, en 2013, de «coriace», «dévouée» et «brillante» par Barack Obama, dont Joe Biden a été le vice-président. Mais elle a peu apprécié la phrase suivante: «Il se trouve qu’elle est aussi de loin la personne avec la plus belle apparence à occuper un poste de procureur dans tout le pays.» Barack Obama a dû s’excuser le lendemain.

Dans une campagne où tous les coups sont permis, elle fera forcément l’objet d’attaques sexistes, racistes ou liées à sa personnalité. Certains lui reprocheront également de ne pas autant défendre les classes populaires qu’elle le prétend. Mais elle est prête. C’est du moins ce qu’affirme Joe Biden. Mercredi, il tweetait: «Si Kamala Harris et moi-même sommes élus, nous allons hériter de multiples crises, d’une nation divisée et d’un monde en plein désarroi. Nous n’aurons pas une minute à perdre. C’est exactement pour cela que je l’ai choisie: elle est prête à diriger dès le premier jour.»