Choisie à la mi-août comme colistière de Joseph Biden pour la vice-présidence des Etats-Unis, Kamala Devi Harris, 56 ans, a démontré tout au long de la campagne une force de caractère, confirmée dans son discours de samedi. «La démocratie en Amérique n’est pas garantie. La protéger exige des combats et des sacrifices», a-t-elle averti d'emblée, flamboyante et déterminée dans son tailleur de soie blanc. Le reste est à l’unisson. Pour cette juriste, ancienne procureure de Californie (2011-2017), fille d’une mère «arrivée d’Inde à l’âge de 19 ans» – Shyamala Gopalan Harris, une scientifique – et d’un père jamaïcain, tout aura dû être arraché. Y compris sa place ultime aux côtés de Biden, parmi 11 candidates auditionnées longuement par l’équipe de celui-ci.

Lire aussi: Kamala Harris et Mike Pence, le vrai débat

Ses mots, samedi, n’étaient pourtant pas ceux du combat, et encore moins de la revanche personnelle sur un Donald Trump et son colistier Mike Pence qui n’ont cessé de la dépeindre durant la campagne comme une «socialiste» qui ruinera l’Amérique. «Vous avez choisi l’espoir, l’unité, la décence et la science», a-t-elle au contraire lancé à ses concitoyens. Logique. Alors que le pays et ses principaux alliés s’interrogent sur la résistance physique du nouveau président élu – qui fêtera ses 78 ans le 20 novembre – son rôle à la Maison-Blanche sera à la fois déterminant et inédit. Première femme – et première femme noire – à accéder à la vice-présidence des Etats-Unis, Kamala Harris aura de toute évidence le sommet de l’Etat dans le viseur. A elle, donc, de rassurer, puisqu’elle accédera automatiquement, en cas de défaillance du président, aux commandes du pays. Ce dernier a aussi laissé entendre qu’il ne ferait qu’un seul mandat. «J’ai besoin d’une personne pour travailler à mes côtés qui soit intelligente, forte et prête à diriger. Kamala est cette personne», avait-il justifié dans la lettre adressée aux militants du Parti démocrate pour expliquer son choix.

Lire également:  La transition, moment clé pour l’appareil d’Etat américain

Aux avant-postes

Depuis la résidence des vice-présidents, à l’Observatoire naval de Washington, cette parlementaire élue pour la première fois en 2016 devrait donc se retrouver durant les quatre prochaines années aux avant-postes, dans une relation de collaboration assez proche de celle que Biden eut, pendant huit ans, aux côtés de Barack Obama. Avec, en plus, ce lien quasi familial qui la lie à «Joe» dont elle fréquenta professionnellement le fils aîné décédé en 2015, Beau, ex-procureur du Delaware, l’Etat de la famille Biden. «Beau nous inspirait. Nous parlions ensemble de son père et de ces dynasties politiques qui ont fait l’Amérique. Il m’a fait comprendre beaucoup de choses», expliquait-elle à Kate Brower, auteure de First in Line (Harper Collins), un essai sur les vice-présidents et leur partage (ou non-partage) du pouvoir, souvent compliqué à la Maison-Blanche.

Sa biographie, The Truths We Hold: an American Journey, fait penser à celle de Barack Obama, même si elle n’a pas fréquenté, comme l’ancien président, la prestigieuse «Law School» de l’Université Harvard, mais l’Université de Montréal (Canada) puis la Howard University de Washington. Conscience identique de la responsabilité que lui donnent sa couleur de peau et son parcours de fille d’immigrants. Volonté de pulvériser les plafonds de verre politiques dans ce pays où, a-t-elle asséné samedi, «les femmes ont tant sacrifié pour obtenir l’égalité». Talent diplomatique aussi pour se frayer un chemin au sein de l’élite juridique américaine, labyrinthe de pouvoirs et de chausse-trappes, jusqu’à être évoquée pour la Cour suprême et se voir proposer par l’ancien président démocrate le poste de ministre de la Justice avant la fin de son second mandat. Qualités oratoires confirmées lors de son pugnace débat télévisé face à Mike Pence le 8 octobre...

Super-élitisme

Gare toutefois. Obama avait, sous les lambris du pouvoir, été piégé par son élitisme, prise pour de l'arrogance. Le risque vaut aussi pour Kamala Harris. Sa candidature au Sénat fut adoubée par les géants numériques en Californie. Le patron d’Amazon, Jeff Bezos, homme le plus riche du pays, lui a téléphoné après la victoire: «C’est son talon d’Achille, juge Jamilah King, une journaliste qui lui a consacré plusieurs portraits. En tant que procureure de Californie, Kamala Harris s’est surtout occupée de la criminalité des rues, gagnant le surnom de «Top Cop» (superflic). Elle s’est plutôt tenue éloignée des affaires impliquant des dirigeants d’entreprises ou d’institutions financières. Elle était clairement dans le camp de la police.» Une image qu’elle s’est efforcée d’estomper par ses interventions libérales au Sénat. La promesse de Joe Biden de revoir le «Crime Bill» qu’il avait parrainé en 1994, responsable de l’incarcération de nombreux Noirs, devrait d’ailleurs lui échoir.

Lire également: Kamala Harris, l’atout de Joe Biden

Volontaire, mais pragmatique. Candidate aux primaires démocrates (qu’elle a abandonnées le 3 décembre 2019), la sénatrice est classée à gauche sur le curseur américain bien éloigné des standards européens, mais loin de sa collègue du Massachusetts Elizabeth Warren, ex candidate elle aussi. Bernie Sanders, le sénateur indépendant du Vermont adulé par les milieux alternatifs et écologiques, l’a néanmoins soutenu dès qu’elle a rejoint le camp Biden. Sa pugnacité sociale s'accompagne de convictions féministes solides et d’un soutien à la législation autorisant l’avortement, sujet sur lequel elle s’est confrontée fin octobre à la nouvelle juge à la Cour suprême, Amy Coney Barrett, lors de ses auditions.

Pas sûr, en revanche que sa réputation de «cogneuse» gagnée au Sénat l’entraîne vers une confrontation avec les centristes du camp Biden. L’idée d’un agenda économique interventionniste et étatiste, poussé par les partisans de Sanders, lui est moins familière qu’à son patron, attaché au souvenir du «New Deal» rooseveltien et de la classe moyenne. La Californie de Kamala Harris est celle d’Oakland, à la périphérie de San Francisco. Sa version du rêve américain est une version 4.0: liberté, innovation, levée de fonds. Son mari, Douglas Emhoff, est l’un des défenseurs réputés des producteurs hollywoodiens. «Les progressistes n’en voulaient pas comme vice-présidente», commentait le New York Times lors de sa nomination.

Trois groupes d’électeurs ont, durant la campagne qu’elle a souvent menée sur le terrain à la place de Biden resté souvent à Wilmington, été dans son viseur: les Hispaniques (même si elle ne parle pas bien espagnol), les femmes auxquelles elle a dédié son premier discours de vice-présidente élue, et les Afro-Américains. Pas simple cependant vis-à-vis de ces derniers, même si ses parents, rencontrés dans les années 60 sur le campus californien contestataire de Berkeley, ont été d'ardents défenseurs des droits civiques. Son itinéraire n’a pas pas été celui d’une activiste. Un signe ? Aucune trace dans son parcours et ses déclarations de cette légende noire que sont à Oakland, sa ville natale, les «Black Panthers», formés ici en 1966 par Bobby Seale et Huey Newton. Kamala Harris a adhéré aux combats communautaires, sans en faire sa seule bannière politique. La fidélité d’une partie des Hispaniques à Donald Trump est aussi, pour elle, un échec électoral. Au Texas, un Etat qu’elle a beaucoup sillonné avant le scrutin, le vote Trump l’a de nouveau emporté malgré son assurance que Joe Biden ne remettrait pas en cause l’exploitation du gaz de schiste. La ténacité individuelle de la vice-présidente élue, potentielle candidate à la Maison-Blanche devra, d'ici 2024, accoucher d’un destin collectif.

Retrouvez ici tous nos articles: Une présidentielle américaine