Le chef désigné du futur gouvernement intérimaire afghan, Hamid Karzaï, assure avoir sauvé la paix à Kandahar, l'ancien fief des talibans. Rassemblés par ses soins, deux ennemis farouches, le mollah Naqibullah, un ex-commandant moudjahidin accusé de complaisance envers les talibans, et Gul Agha, l'ancien gouverneur de la province, se seraient réconciliés dimanche, le premier acceptant «en raison de son âge» de laisser au second la gestion de la cité.

Il était temps. La chute de Kandahar a provoqué une vague de violence et d'anarchie. Une fois l'ennemi commun disparu, les chefs de tribus pachtounes et les commandants militaires qui avaient mené l'assaut contre la milice intégriste ont retrouvé leur rivalité d'antan et se sont battus pour le contrôle de la ville. Kandahar s'est ainsi retrouvé divisé entre des factions qui occupent différents quartiers et cherchent à étendre leur influence à coups de lance-roquettes et de rafales d'armes automatiques.

Gul Agha, l'ancien gouverneur, a pris possession de la mairie et contrôlerait la majeure partie de la ville. Le mollah Naqibullah, un ancien allié des talibans passé à l'Alliance du Nord, s'est emparé de Firka, un quartier qui abrite d'importantes installations militaires. C'est à lui que les étudiants en théologie se sont rendus vendredi et ont donné leur armement lourd, notamment des chars. Enfin Hadji Bachar, un notable local qui a un temps frayé avec les talibans, conserve la haute main sur la police. Chacun des trois «seigneurs de la guerre» affirmait être le seul détenteur légitime du pouvoir et accusait les autres de trahison. Selon Gul Agha, le mollah Naqibullah était trop proche des talibans pour être fiable. Il aurait facilité la fuite du mollah Omar – le chef suprême des étudiants en théologie – dont on dit qu'il se trouvait à Kandahar jeudi, mais qui a disparu depuis.

La population civile a été la première à faire les frais des combats dans une ville déjà détruite par les bombardements américains. Selon des réfugiés arrivés au poste frontière pakistanais de Chaman, il est devenu difficile de trouver à se nourrir à Kandahar. A cause des combats, les habitants restent cloîtrés chez eux, tandis des cadavres se décomposent dans les rues. La chute des talibans a aussi sonné le retour des pillards et des bandits de grands chemins. Les rares véhicules qui osent s'aventurer sur la route qui relie Kandahar à la frontière pakistanaise sont systématiquement attaqués, principalement autour de la ville de Spin Boldak. L'aide humanitaire – notamment celle du Programme alimentaire mondial (PAM) – ne peut donc pas être acheminée sur place. Les troupes américaines, présentes dans la région, ne semblent pas déterminées à intervenir pour rétablir l'ordre.

Cette situation constitue un véritable défi pour Hamid Karzaï dont les troupes ont aussi participé au siège de Kandahar. Le président désigné du gouvernement intérimaire en Afghanistan est venu dimanche en ville pour y ramener le calme et, au-delà, montrer que le dépeçage de l'Afghanistan par les seigneurs de la guerre n'est pas une fatalité.

Hamid Karzaï joue là sa crédibilité. En effet, s'il n'arrive pas à imposer son autorité sur sa ville natale de Kandahar, il pourra difficilement prétendre faire mieux ailleurs et assurer la réussite du processus de paix lancé ces jours derniers à Bonn. C'est que l'ancien fief des milices intégristes n'est pas le seul endroit à être déchiré par des combats entre les prétendus libérateurs. Dans la province voisine du Helmand, les affrontements entre deux tribus pachtounes, les Noorzaï – la plus grande tribu d'Afghanistan – et les Barakzaï, ont fait une vingtaine de morts. Dirigés par Abdul Rahman Jan, les Noorzaï ont repris le contrôle de Lashkargah, la capitale de la province, aux Barakzaï de Hafizullah Jan.

Les provinces du sud de l'Afghanistan – Nimroz, Helmand, Kandahar, Zabul – ont toujours été déchirées par des conflits entre tribus. Comme le souligne Humayun Aslami, un universitaire afghan installé à Islamabad: «Les talibans avaient le mérite d'assurer la sécurité, même si cela ne justifie pas leur politique. Ceux-ci éliminés, les affrontements entre tribus reprennent. En rien il ne s'agit d'idéologie, mais juste du contrôle de la terre, des routes et des revenus qui y sont associés, notamment ceux de la contrebande. Cela est d'autant plus facile que l'Afghanistan est en guerre, donc sans loi, depuis vingt-deux ans et que tous les hommes dès l'âge de 12 ans sont armés. Dans ces conditions, le retour de la paix, tel qu'espéré après la conférence de Bonn, sera très difficile.»