Karakoch, le plus grand bourg chrétien d’Irak, reste désespérément vide. La plupart de ses habitants, qui avaient fui en toute hâte à l’arrivée de l’Etat islamique (EI) le 6 août 2014, rechignent à se réinstaller. Plus de six mois ont passé depuis que les djihadistes en ont été chassés, mais partout les traces de leur fureur destructrice demeurent. L’ampleur des déprédations et les problèmes d’approvisionnement en eau et en électricité rendent le quotidien difficile.

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Une croix monumentale de cinq mètres de haut a été érigée à l’entrée de Karakoch, comme pour faire la nique aux djihadistes qui se sont acharnés sur les symboles chrétiens de la ville. Toute neuve comme le rond-point au centre duquel elle s’élève, elle aurait pu marquer le retour à la vie de la localité. Il n’en est rien. Sur les 50 000 habitants de la ville, seules 50 familles se sont réinstallées, soit moins de 300 personnes.

Ruelles encombrées de gravats

La rue principale qui traverse de part en part la petite ville est praticable, malgré les nids-de-poule, mais les ruelles adjacentes sont encore encombrées de gravats. Au milieu de ces ruines, quelques maisons ont accueilli le retour de leurs propriétaires et une dizaine de boutiques ont rouvert. Pour l’essentiel, Karakoch est restée dans le même état qu’au moment où les djihadistes en déroute l’ont évacuée, le 22 octobre dernier. Selon le comité chargé de superviser la reconstruction, toutes les boutiques ont été pillées puis brûlées. Un tiers des 6000 habitations l’ont été aussi. En tout, plus de 60% des bâtiments ont subi des dommages.

Les djihadistes avaient transformé l’une des neuf églises de Karakoch en camp d’entraînement au tir. Dans la cour intérieure, des mannequins de femmes en mousse rigide faisaient office de cibles. Tout autour des bustes troués, les impacts de balles ont criblé les colonnes d’un portique en passe de s’effondrer. Des inscriptions aux murs disent la haine envers les chrétiens.

Mosaïque ethnique et religieuse

A mi-chemin entre les gouvernorats du Kurdistan et Mossoul, la bourgade fait partie de la plaine de Ninive, une région qui abrite une mosaïque ethnique et religieuse. Pour les Kurdes, elle s’appelle Karakoch, un toponyme d’origine turque qui signifie oiseau noir. Les chrétiens préfèrent l’appeler Bakhdida et les Arabes sunnites Hamdaniye. L’équilibre fragile qui existait entre les différentes communautés a volé en éclats: les chrétiens déplorent qu’une partie de leurs voisins arabes et sunnites aient participé au pillage et à la destruction de leurs maisons.

Kevork Ahram, 21 ans, veille sur l’une des entrées de la ville. Il fait partie des Unités de protection de la plaine de Ninive (NPU). Cette milice chrétienne est forte de près de 500 hommes répartis sur plusieurs localités. «J’ai payé ma kalachnikov avec mon argent», explique-t-il. Une voiture passe, Kevork Ahram se lève, salue le conducteur et le laisse passer. Pense-t-il pouvoir défendre la ville? «Nous avons le soutien de l’armée irakienne, nous sommes plutôt ici pour rassurer et empêcher que des rôdeurs ne s’aventurent chez nous.»

Nous, ce qu’on demande, c’est la protection d’une force internationale. Des Casques bleus de l’ONU par exemple. Sans ça, les habitants ne rentreront pas

Les miliciens sont payés par Bagdad quelques centaines de dollars. Tous sont des habitants chrétiens de la région. «Les gens ont peur, ils sont armés. Après ce qui est arrivé, on se méfie des Arabes. Nous, ce qu’on demande, c’est la protection d’une force internationale. Des Casques bleus de l’ONU par exemple. Sans ça, les habitants ne rentreront pas.» Son chef acquiesce, «nous avons fait cette demande plusieurs fois. Les Kurdes nous ont abandonnés à l’arrivée de l’EI. Bagdad n’a pas été en mesure de nous protéger. Il faut des militaires de l’extérieur.»

«Nous ne devons compter que sur nous-mêmes»

Deux boutiques vendent de l’alcool parmi la dizaine de magasins qui ont rouvert. A l’intérieur, les images religieuses et les christs en croix recouvrent les murs. En plus de tenir la boutique, Anouar, 27 ans, est forgeron, c’est lui qui a construit la grande croix: «Cette force internationale, c’est du pipeau. Nous ne l’aurons jamais. D’abord, pour la sécurité, nous ne devons compter que sur nous-mêmes, nos armes et Dieu. Ce n’est qu’une excuse avancée par ceux qui préfèrent ne pas revenir.» Un client surenchérit: «Notre Dieu nous a permis de revenir à Bakhdida, grâce à lui nous resterons toujours.» Un acheteur repart avec du tabac et quelques bouteilles de bière. «Ce sont en majorité les musulmans qui nous achètent de l’alcool. Ils adorent ça parce que c’est haram (interdit)», explique Anouar.

Ankawa, dans la périphérie d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, abrite une importante communauté chrétienne constituée des résidents historiques et des nombreux déplacés qui s’y sont installés à partir de 2003. Giorgis fume le narghilé, il a fui Karakoch pour rejoindre des cousins qui vivaient à Ankawa. «Je ne retournerai pas à Karakoch après ce qui est arrivé. La ville a toujours été divisée entre ceux qui voulaient rester avec Bagdad et ceux qui espéraient être rattachés au Kurdistan. Mais, si les Kurdes obtiennent leur indépendance, ils ne pourront pas inclure dans leurs frontières Karakoch. Notre seul recours est la communauté internationale. Il faut qu’elle nous protège, qu’elle nous aide à reconstruire la ville, mais surtout qu’elle nous donne des visas», dit-il en souriant. Plutôt que de choisir entre la protection de Bagdad et celle de leurs voisins kurdes, beaucoup de chrétiens préfèrent désormais imaginer leur avenir hors d’Irak.