Tunisie

A Kasserine, le désenchantement post-révolutionnaire

La ville symbole de la révolution est confrontée au terrorisme, qui entrave le développement économique. Les candidats aux élections législatives du 26 octobre tentent de convaincre les jeunes électeurs désespérés de voir les choses changer

A Kasserine, le désenchantement post-révolutionnaire

Tunisie La ville symbole de la révolution est confrontée au terrorisme, qui entrave le développement économique

Samedi matin, dans une rue commerçante de Kasserine, les passants s’arrêtent en nombre devant le mur dédié à l’affichage électoral. Il y a de la lecture: pas moins de 69 listes s’affrontent dans cette circonscription, aux législatives du 26 octobre. Un record national et un signe de la défiance envers les grands partis, pas très bien vus ici. Moez, un professeur de 30 ans, est un peu noyé. Il parcourt les posters, pour tenter d’y voir plus clair. C’est la première fois qu’il vote, il voudrait privilégier «des nouveaux partis», où il y aurait «beaucoup de jeunes, des vraies compétences». Quant à ses attentes, elles portent sur «le développement et l’emploi».

C’est le leitmotiv de Kasserine. Cette ville pauvre de l’ouest tunisien, proche de la frontière algérienne, était aux avant-postes du soulèvement contre le régime de Ben Ali. En janvier 2011, la répression des manifestations y avait fait 21 morts et quelque 600 blessés. Désormais, c’est un autre drame qui se noue ici, dans les trois monts qui entourent la cité: Semmama, Selloum et, le plus tristement connu, Chaambi. Les forces de sécurité y traquent depuis deux ans les djihadistes de la «brigade Oqba Ibn-Nafaa», un groupe armé lié à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI). Plus de 30 agents ont été tués dans la région, dans cette bataille asymétrique qui inquiète tout le pays. Mais les Kasserinois, eux, citent rarement la sécurité en tête de leurs préoccupations.

«Beaucoup de gens n’arrivent pas à comprendre l’origine de ce terrorisme. Ils disent que c’est une mise en scène pour pousser le peuple à voter pour tel ou tel», observe Adnen Zorgui, de la radio associative Ici Kasserine. «Les terroristes sont manipulés par les partis politiques», accuse ainsi Samir, 26 ans, habitant de la cité Ezzouhour, vaste quartier populaire.

«Victimes de la pauvreté»

Pourtant, le grand frère de Samir, militaire, est mobilisé dans la bataille de Chaambi. Quand il rentre à la maison, «il n’en parle pas, relate le cadet. Il a peur des liens que pourraient avoir les djihadistes dans le quartier, et d’être tué. La montagne est proche.» Plusieurs des maquisards de Chaambi sont en effet originaires d’Ezzouhour. «Des gamins! Le plus vieux est né en 1987, rapporte le colonel Lotfi Belaid, chef du district de sécurité nationale. Ce sont des victimes de la pauvreté.» Longtemps, les djihadistes ont profité de l’affaiblissement de la police, détestée après la répression. Aujourd’hui, elle a regagné de l’autorité et multiplie les descentes dans la cité Ezzouhour, visant l’entourage des jeunes maquisards. «C’est un moyen de pression, pour qu’ils ne rendent plus visite à leur famille, comme ça se passait avant. Maintenant, ils trouvent plus de difficultés à s’approvisionner», détaille le colonel Belaïd, qui note aussi du mieux dans la relation avec les citoyens: «Les gens ont compris que, sans police, il n’y aura pas d’investissement.»

Voter pour qui?

Pour Samir, ce qui compte maintenant, c’est «le travail pour les jeunes» et «que Kasserine devienne comme Sousse ou Hammamet», les stations balnéaires du littoral, où se concentrent les investissements. Après la révolution, tous rêvaient de voir s’installer des usines. Mais rien n’est sorti de terre. Le taux de chômage officiel dépasse maintenant 26%, dix points de plus que la moyenne nationale.

«Bien sûr», le jeune homme ira voter. Mais, comme beaucoup, il ne sait pas encore pour qui. Ce sera probablement un indépendant, en tout cas pas Ennahda, encore moins Nida Tounes. Les islamistes, qu’il avait choisis en 2011, l’ont déçu. Les seconds font partie de l’ancien régime, «celui qui nous a tiré dessus». Samir a encore une balle dans la jambe, reçue pendant les manifestations. «Kasserine est le bastion de la révolution. Il y a une peur du retour de l’ancien régime qui, si on les sensibilise bien, peut mobiliser les gens à aller voter contre», fait valoir Walid Bennani, tête de liste d’Ennahda.

Mais, ici comme ailleurs, la dégradation post-révolution a ouvert le champ aux figures de l’époque Ben Ali. A l’entrée d’Ezzouhour, le mémorial de fortune, construit pour les victimes de la révolution, reçoit ce matin-là de la visite: Kamel Hamzaoui, la tête de liste de Nida Tounes, vient rendre hommage aux «martyrs», avant un meeting destiné aux jeunes du quartier. L’homme d’affaires de 71 ans, propriétaire d’une usine d’emballages, seule grande entreprise privée de la ville, était pourtant un cacique du RCD, le parti hégémonique. «Je voulais développer la région, mais le régime m’a bloqué», affirme-t-il lors du meeting. Un temps tombé en disgrâce, il a même fait de la prison, rappelle-t-il. Pour rassurer, l’homme a cet argument: «J’ai beaucoup d’argent, je ne cherche pas le pouvoir, je veux juste aider Kasserine.»

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