A Katmandou, de longues nuits d’angoisse

Népal Ils sont des dizaines de milliers à dormir dehors par crainte d’une nouvelle secousse

L’aide internationale tarde à arriver

Il est minuit à Katmandou. Sous un ciel noir d’encre, les rues de la capitale népalaise sont désertes, à peine éclairées par de rares lampadaires. Le silence est parfois rompu par le ballet des avions qui fendent le ciel, et les aboiements des chiens, comme le cri d’un désarroi. Alors que le pays a déclaré une situation d’urgence depuis le séisme de magnitude 7,9 qui a ravagé la région samedi matin, il n’y a pas l’ombre d’un policier ni d’un soldat pour assurer l’ordre nocturne d’une capitale de 2,5 millions d’habitants. Mais sur les trottoirs, dans les jardins, les parcs, les esplanades, les terrains vagues, les places publiques, s’alignent des corps endormis par dizaines de milliers, emmitouflés sous des couvertures. Après deux premières nuits de pluie, le ciel offre une trêve pour la troisième nuit. Mais les terrains sont détrempés, la fatigue s’accumule, et l’angoisse étreint les sinistrés comme une chape de plomb.

L’un des plus grands terrains à ciel ouvert, pris d’assaut par les sinistrés, est l’esplanade de Tundikhel, à proximité des quartiers de la vieille ville de Katmandou. Depuis les premières heures du sinistre, les gens s’y sentent en sécurité. «Il y a eu comme un raz-de-marée humain qui s’est précipité vers tous les espaces à ciel ouvert», raconte le major Shantosh Karki, qui a été envoyé en hélicoptère de reconnaissance après le séisme. Il a pris une vidéo: vues du ciel, les artères étroites de la ville se vident de ses êtres humains qui, tels des milliers de petits points, convergent en vagues vers les places publiques. Depuis, les gens refusent de rentrer chez eux. Et à Tundikhel campent entre 5000 et 20 000 Népalais, selon diverses estimations. Il est 1 heure du matin mardi et les gens dorment enfin, allongés à même le sol sous des tentes de fortune où sur le ciment des tribunes pour spectateurs.

Mais, dans un coin, un groupe d’une trentaine d’hommes discute. Les visages marqués, ils discutent de leurs problèmes. «Nous n’arrivons pas à dormir, explique Zahed Shah, un petit libraire de 35 ans. Les secousses régulières sont trop stressantes.» Il consulte le groupe et décide de partager les préoccupations communes: «Nous restons calmes et patients, car nous savons que notre pays a des ressources limitées, mais nous sommes très frustrés, car nous ne recevons aucune assistance.»

Au Népal, le manque de coordination des autorités locales pourrait en effet faire tourner au fiasco la distribution de l’aide et des secours. «Dans les journaux, nous lisons que l’aide internationale se mobilise fortement, mais où est-elle? Ici, nous n’avons rien, seulement de rares initiatives sporadiques, et des distributions d’eau par la police. Nous ne nous sentons plus humains.» A Tundikhel, l’aide s’organise de manière informelle et solidaire, les sinistrés n’ayant reçu ni tentes, ni nourriture, ni biens de première nécessité.

«Il y a un réel manque de coordination de la part des autorités, commentera Yubraj Ghimire, le rédacteur en chef d’Anapurna Post. La situation est compliquée car il faut à la fois gérer le déblaiement des corps dans les ruines, mais aussi une population déplacée. Les problèmes de coordination de l’aide peuvent provoquer la colère des gens, mais aussi entraîner des détournements au profit d’une corruption rampante.»

Un peu plus loin, sur Jamal Sadak Road, des jeunes hommes veillent autour d’un feu, près d’une centaine des leurs qui sont en train de dormir. Eux viennent du quartier d’Ason. «Cela devient difficile, en particulier en raison de l’absence de sanitaires», explique l’étudiant Pushpa Mahajan. Soudain, le groupe se fige. «Vous avez senti?» Pushpa Mahajan désigne les fils électriques reliés à un pylône. «Quand les fils tremblent ainsi, c’est le signe d’une nouvelle réplique.» Chacun se tait. «Les femmes et les enfants pleurent souvent, reprend l’étudiant. Nous restons stupéfaits de ce que nous avons vu sur le moment: la terre dansait et tanguait.»

La ville entière est en proie au syndrome de l’angoisse d’un nouveau séisme. Entre rumeur et affabulation, la certitude d’un nouveau drame à venir s’est installée dans les esprits. Comment comprendre un événement extraordinaire? Rajan, un réceptionniste, passe ses nuits à faire des recherches sur Internet, entre deux coupures d’électricité. «Il paraît qu’il y aurait un rayon de la planète Mars qui causerait ces perturbations», dit-il très sérieusement. La logique d’un nouveau drame est alimentée par les secousses régulières: «La terre ne veut pas se calmer, explique le sinistré Ramesh. Si nous avons déjà eu samedi un séisme de magnitude 7,9 puis un de 6,7 le lendemain, alors pourquoi pas un autre plus fort encore?»

Ce sentiment est entretenu par certaines autorités, puisque l’Inde voisine, par exemple, a décidé de rapatrier tous ses citoyens en leur affectant des vols gratuits vers New Delhi. Résultat: le petit aéroport de Katmandou est plus encore embouteillé, avec cette nuit-là près d’un millier d’Indiens qui s’entassent devant la porte des «Départs», avec femmes et enfants, alors que des bus déposent aussi des touristes occidentaux. Il est 1h30 du matin. Trois cents Indiens sont déjà partis dans la journée. «Ceux qui n’ont pas la patience d’attendre repartent en bus», dit Surat, un étudiant indien qui rentre en Orissa. Certains quittent à jamais leur travail et leur vie népalaise.

Dans ces longues nuits précaires, les hôtels de luxe de Katmandou font exception et tentent d’arborer un semblant de normalité. Au Shangrila Hotel, une note à l’entrée présente les plates excuses de la direction pour signaler que le service en chambre n’est plus assuré. Les clients, des Occidentaux pour la plupart, touristes, humanitaires ou diplomates, passent leurs nuits dans leur chambre, alors que, deux portes plus loin, les clients de l’hôtel Manaslu, moins haut de gamme, campent par dizaines dans le hall d’entrée et dans le jardin. La nuit avance en conversations chuchotées, entre les Occidentaux qui se réconfortent autour d’une bière salvatrice, et les familles de touristes indiens qui dorment sur les canapés et sur le sol.

Bientôt, l’aube pointera dans la vallée de Katmandou, marquant la fin d’une nuit éprouvante. Une victoire mince mais certaine, dans les chroniques de la survie après un séisme.

«Nous avons déjà eu un séisme de magnitude 7,9 puis un autre de 6,7. Pourquoi pas un autre plus fort encore?»