Entre Almaty et n Astana, 28 mai 2003

Ce matin, dans un compartiment couchettes du train pour Astana, la nouvelle capitale 1200 kilomètres plus au nord, il y a Sacha et Vitali, sous-officiers de l'armée kazakhe qui rentrent à leur caserne. Ils sont Russes, enfin ils l'étaient:

— Nous sommes nés en 1968 dans la République socialiste soviétique du Kazakhstan. Le pays est devenu indépendant en 1991, par hasard. Quand l'URSS a été dissoute, le président Nazarbaïev n'assistait pas à la réunion qui réunissait les trois ivrognes, Eltsine et ses camarades ukrainien et biélorusse, dans une datcha près de la frontière polonaise! Il n'avait pas été prévenu… Devenir «indépendants», c'était abstrait! Jusqu'au jour où nous avons reçu un passeport kazakh. Depuis, nous sommes officiellement kazakhstanais, puisque kazakh c'est le nom d'une ethnie et que nous, nous sommes russes. Nous ne parlons pas le kazakh. En théorie, c'est pourtant obligatoire dans la fonction publique, car le président veut «kazakhiser» le Kazakhstan. Le problème, c'est que même les Kazakhs ont un peu de peine à se mettre au kazakh. La plupart de ceux que nous connaissons ne parlent que le russe… Vous avez de la peine à suivre? Nous aussi, parfois.

Nous cheminons plein ouest, le long de la frontière du Kirghizstan. Sur la gauche, le puissant massif des Tian Shan file sur le Turkestan chinois. Sur la droite, c'est la steppe, aussi loin que porte le regard. Il ne porte que sur une fraction de cette immensité qui s'étend jusqu'à la Sibérie. Le Kazakhstan est un géant tapi au cœur de la grande plaine eurasienne qui court de la Hongrie à la Mongolie; neuvième plus grand pays au monde, il a la taille de l'Europe occidentale.

Contrairement aux autres républiques en «-stan», le Kazakhstan, musulman lui aussi (mais c'est ici un islam d'un genre encore décontracté), a su se tenir à l'écart des bisbilles régionales. Il a d'autres objectifs. Le président Noursoultan Nazarbaïev a lancé voici quelques années son programme «Kazakhstan 2030», version moderne d'au moins six plans quinquennaux. Le projet? Se propulser d'ici là au rang de cinquième puissance pétrolière mondiale en suivant le modèle de développement dirigiste de la Malaisie. Et si c'était plutôt en holding familiale que le leader kazakh était en train de transformer son pays? Le wagon dans lequel nous sommes assis appartient en effet à Timour Koulibaïev, puissant oligarque, patron des chemins de fer et… gendre du chef de l'Etat.

Poigne de fer

Noursoultan Nazarbaïev avait pourtant bien commencé il y a une dizaine d'années. Il parvenait à prononcer «économie de marché» et «droits de l'homme» dans la même phrase, ce qui provoqua l'admiration initiale de l'Occident. Mais la période d'ouverture ne dura guère: le temps d'attirer le pétrolier américain Chevron pour développer le gisement géant de Tenguiz et d'installer, à tous les postes de pouvoir politique et économique du pays, les membres de sa «famille» élargie.

Ensuite, Nazarbaïev a changé de disque. La nouvelle partition est moins mélodieuse: flicage de l'opposition et harcèlement des médias indépendants. L'homme ne tolère plus les critiques qui l'accusent de planquer l'argent du pétrole en Suisse. La prochaine élection présidentielle est prévue en 2006 et le président devrait céder sa place. Sauf si la Constitution, document d'une grande élasticité au Kazakhstan, n'est pas modifiée une nouvelle fois d'ici là. L'Europe et l'Amérique commencent à le montrer du doigt? Les ONG multiplient les rapports alarmants sur le mépris du respect des droits de l'homme? Nazarbaïev n'en a cure: en une décennie, il a confisqué le Kazakhstan.

L'autre jour, à Almaty, le courageux rédacteur en chef de l'hebdomadaire indépendant Epocha, Tulegen Askarov, qui représente aussi l'ONG allemande Transparency International, spécialisée dans la traque à la corruption gouvernementale, avait dressé pour nous la liste des propriétés du clan Nazarbaïev. Elles sont réparties en trois pôles, autour des trois filles du chef de l'Etat (Dariga, Dinara et Alia) et de leurs conjoints respectifs. Ces trois couples contrôlent tout au Kazakhstan, et Tulegen Askarov aurait pu passer des heures à nous lister l'impressionnante série de conglomérats miniers, pétroliers, médiatiques, industriels, touristiques et financiers qu'ils ont constituée. Il aurait sans doute été plus simple d'énumérer ce qui n'appartient pas à la famille Nazarbaïev. Pour Askarov, aucun doute: «Le Kazakhstan, c'est l'Indonésie de Suharto, népotisme, clientélisme, corruption.»

Astana, 29 mai 2003

Nous sommes au pied d'un donjon postmoderne tout juste terminé. C'est le siège de la Kazmunaigaz, la nouvelle société d'Etat du pétrole et du gaz. Nous demandons sans succès à voir un responsable, pour évoquer les projets du pays. Dans le hall, deux hommes longilignes, mocassins vernis éblouissants – comme s'ils n'avaient pas traversé le grand chantier pour arriver jusqu'ici – patientent nerveusement. Des Américains. Ils refusent de se présenter. Mais le dossier qu'ils portent sous le bras les trahit. Y figure la raison sociale de leur employeur, Baker & Botts, et le nom du projet, «champ pétrolifère de Karatchaganak».

Baker & Botts? C'est l'étude d'avocats de James Baker, ancien secrétaire d'Etat de George Bush père et fine lame de la diplomatie pétrolière. Au début de notre périple, nous avions visité son institut à la Rice University de Houston. Et à Tbilissi, nous avions compris que sans son intervention auprès du président Chevardnadze, vieux complice de la fin de la guerre froide, le pipeline du Caucase en construction n'aurait peut-être jamais traversé la Géorgie.

Mais il est déjà temps de quitter Astana, pour l'autre bout du pays, plein ouest. A Atyrau, sur les rives de la Caspienne, l'impensable vient de se produire: une compagnie pétrolière nous ouvre ses portes. Elle est italienne.

Atyrau, 1er juin 2003

«On vous attend dans l'hôtel privé du groupe Agip, dans le compound (périmètre) Chagala», dit le chauffeur en appuyant sur le champignon de sa 4x4. Nous y arrivons vingt minutes plus tard. Le temps de passer d'Europe en Asie, comme l'indiquent deux écriteaux disposés de part et d'autre du pont sur l'Oural, qui se jette ici dans la Caspienne. Où s'arrête l'Europe? Où commence l'Asie? Deux mille cinq cents kilomètres plus à l'ouest, Istanbul a planté les mêmes écriteaux, de part et d'autre du Bosphore… Il n'y a pas si longtemps, Atyrau était encore un trou perdu soviétique poussiéreux et monochrome, plan quadrillé, maisons basses sans caractère; un lieu longtemps synonyme de désolation avant que la confirmation de la présence d'hydrocarbures en quantités formidables ne le transforme en version kazakhe de la ruée vers l'or noir.

C'est mieux qu'un réveil, une transfiguration. Nouvel hôtel géant métallique, bleuté. Nouveaux sièges des compagnies occidentales, rutilants. A Atyrau, le pétrole c'est l'apparition de la couleur, même si celle-ci est encore inégalement répartie – elle boude les quartiers pauvres. Chevron, qui fore depuis dix ans à 300 kilomètres d'ici le champ pétrolifère géant de Tenguiz (on shore), a créé des milliers d'emplois pour les locaux et construit une ville dans la ville pour ses expatriés, un vaste compound archisécurisé qui porte le nom de TCO, pour TenguizChevrOil.

Une chambre nous attend à l'hôtel Chagala, un bloc en préfabriqué, de seconde main importé d'Arabie saoudite. Sur le lit, il y a un sac avec le sigle au lion à six pattes d'Agip. En voici le contenu: une combinaison orange à fermeture éclair; des lunettes de soudeur; une paire de bottes de chantier, dont le bout est renforcé par une épaisse plaque d'acier pour éviter les orteils écrasés; un casque de chantier; un harnais de sécurité couplé à un gilet de sauvetage multifonctions, dix fois plus sophistiqué que ceux que l'on trouve sous les sièges des avions. Demain, nous partons à Kashagan.

Off shore sur la Caspienne, 2 juin 2003

Kashagan est la dernière frontière de l'industrie pétrolière, un pari technologique. Ici, au nord de la Caspienne, on a trouvé un gisement sous-marin hors normes, entre 6 et 9 milliards de barils, le plus gros sur la planète depuis Prudhoe Bay en Alaska, au début des années 1970. De quoi propulser le Kazakhstan dans le gotha des puissances de l'or noir. Les Italiens ont pris la tête d'un consortium international nommé Agip KCO, qui tente d'établir une estimation précise des réserves.

Le seul problème, c'est la mer. Nous sommes certes en pleine mer, mais pas en eaux profondes comme dans le golfe de Guinée. Pas du tout. A cet endroit, la profondeur de la Caspienne varie entre deux et dix mètres! En hiver, c'est la glace qui arrête les travaux pendant plusieurs mois. Et en été, les vents déchaînés repoussent parfois les flots jusqu'à la rive en quelques heures, au point qu'il devient possible de marcher à pied sec autour des plates-formes. Mais gare si le vent tombe! C'est alors un raz-de-marée, en sens inverse.

Autre difficulté, les gaz. Le brut de la Caspienne du Nord, huile de très bonne qualité, est en effet saturé d'hydrogène sulfuré, dont il s'agit de détecter les fuites avant qu'elles n'endorment pour toujours le personnel de service sur la plate-forme. Enfin, les hydrocarbures sont ici enfermés dans des poches soumises à une pression formidable, ce qui nécessite un forage quasi chirurgical pour éviter une brutale remontée des tubes… «C'est un défi permanent, un examen pour les dernières technologies», résume le Britannique Neil Booth, vice-directeur d'Agip KCO à Atyrau.

Le voisin de gauche, un colosse débonnaire, débarque du Missouri. C'est sa première mission off shore au Kazakhstan. Six mois plus tôt, il suait sur une plate-forme au Nigeria. Celui de droite est russe, connaît la région et ne tarde pas à s'endormir («Ces déplacements en hélicoptère sont d'un ennui… trop bruyant!») L'appareil, un Sikorsky S-76, survole les marais depuis une vingtaine de minutes. Deux cents mètres plus bas, les flamants roses ne prêtent aucune attention à la libellule mécanique, ils sont habitués.

Nous volons vers la dernière en date de la dizaine de plates-formes d'exploration qui ont fait leur apparition ces derniers mois au milieu des flots. Nous voici à Aktote, à 100 km au large d'Atyrau. Rapide séance d'information sur la sécurité: «Les masques à gaz sont ici, vous avez trente secondes pour les enfiler en cas d'alerte», explique un technicien français de Pride International, la société de services pétroliers qui assure la maintenance d'Aktote.

On vient de commencer le forage, quelques semaines plus tôt. «Nous sommes à 300 mètres de profondeur, nous avons encore deux mois pour descendre aux alentours de 3000 mètres», fait remarquer Curtis, le Texan qui dirige la tête de forage depuis son pupitre électronique. Il vient de Midland, la ville de George W. Bush. Comme on se retrouve! Le brut, Curtis est tombé dedans quand il était petit. Père, mère, frères, sœur, épouse, toute sa famille trempe dans le baril. «C'est cool, non?» hurle-t-il au moment où la tête de forage reprend son excavation méthodique des entrailles gluantes de la terre.

Le Turinois qui nous accompagne est élégant même dans sa combinaison orange; il porte le casque comme si c'était un panama. Il regarde sa montre, lisse sa moustache, perplexe: «Nous devons partir pour une seconde plate-forme, et le hovercraft part d'une minute à l'autre. «Quoi, un hydroglisseur, maintenant?» L'étrange engin à coussins d'air vole à quinze centimètres au-dessus des flots. Trente minutes plus tard, nous atteignons la plate-forme de Kairan, qui ressemble à la précédente, en plus petit. Si tout va bien, quand l'installation de la tour de forage sera terminée, on commencera à percer aussitôt un nouveau trou. Et là, sans problème, le pétrole giclera. Il gicle toujours à Kashagan. De partout. Les pétroliers n'avaient pas vu ça depuis longtemps… Et dire qu'il y a quelques années, juste en face à Bakou, certaines compagnies occidentales, dégoûtées par les puits secs qu'elles rencontraient, avaient fini par parler de la Caspienne comme de l'arnaque du siècle!

Le même soir, nous sommes à La Cabana, le night-club préféré des expats'd'Atyrau, une greffe globalisée comme il en existe dans les cités pétrolières les plus reculées. Ici se mélangent deux tribus: l'américaine de Chevron et la transalpine d'Agip. Il y a des drapeaux écossais et sud-africains, des néons publicitaires pour des marques de bière irlandaises et australiennes. Il y a de la musique techno, des palmiers en plastique, et des amuse-gueules tex-mex. Il y a enfin des dizaines de stupéfiantes créatures kazakhes, lianes agiles dans une jungle qu'elles ont apprivoisée depuis longtemps. Pétrole et prostitution: plus qu'une rencontre, un binôme.