Il est ressorti du placard comme pour dire qu’il s’y sentait bien. L’ancien président du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaïev, 81 ans, a publié un message vidéo mardi, alors que des observateurs le pensaient mort. C’était sa première apparition publique depuis les manifestations sanglantes de début janvier dans le pays.

Son silence assourdissant, pendant la période la plus sombre de l’histoire kazakhe, suggérait que le président actuel Kassym-Jomart Tokaïev avait fini par s’affranchir de son mentor pour prendre réellement les rênes du pays.

Surnommé «Yelbassy» (leader national), Noursoultan Nazarbaïev a déclaré sur sa chaîne YouTube qu’il prenait «un repos bien mérité» dans la capitale du pays Noursoultan, l’ancienne Astana rebaptisée de son prénom il y a deux ans. Un repos, mais pour combien de temps encore? Des statues de «Yelbassy» ont été renversées à travers le pays, les panneaux indiquant l’avenue Nazarbaïev ont été arrachés par les manifestants à Almaty, la plus grande ville du pays. Ces derniers chantaient à tue-tête «chal ket!» («va-t’en, vieil homme» en kazakh). Le message a été reçu par l’exécutif, qui a limogé cette semaine tous les membres de la famille Nazarbaïev occupant des postes au sommet de l’appareil d’Etat. Et même à Moscou, où Vladimir Poutine a choisi d’offrir son appui à Kassym-Jomart Tokaïev, à travers un bref déploiement militaire de 2000 à 3000 soldats pendant les troubles.

«Pas de confrontation»

D’une voix blanche, Noursoultan Nazarbaïev a souligné que l’actuel chef de l’Etat, Kassym-Jomart Tokaïev, a «les pleins pouvoirs» et qu'«il n’y a pas de confrontation au sein de l’élite». Penser le contraire, ce serait «croire à des rumeurs absolument sans fondement», indique l’ancien autocrate, qui a profité de l’occasion pour annoncer que son successeur «sera bientôt élu président du parti Nour Otan», le quasi parti unique du pays. Des élections dont l’issue est déterminée d’avance, comme le veut la tradition établie par Nazarbaïev depuis 1991, date de sa prise de pouvoir.

«En 2019, j’ai transféré les pouvoirs à Kassym-Jomart Tokaïev et depuis lors, je suis retraité […] et je ne suis parti nulle part», a indiqué l’ex-président, qui paraît à bout de forces. Le montage frénétique de certains segments de la vidéo suggère que l’ancien président a peiné à prononcer son discours et que plusieurs phrases ont été saucissonnées.

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S’exprimant d’abord en langue kazakhe, puis en langue russe, toutes deux officielles, «Yelbassy» en a profité pour tirer un bilan de ses trente années au pouvoir. Il a ainsi, dit-il, «renforcé les frontières du Kazakhstan», qui correspondent simplement aux tracés administratifs soviétiques. Il a mené des «réformes progressistes» et a obtenu «d’excellents résultats en matière de développement socio-économique».

Transparency International classe le pays au 94e rang mondial de son classement 2020 de la perception de la corruption. La rente pétrolière, les revenus miniers, les banques et la plupart des grandes sociétés rentables sont entre les mains d’une coterie d’hommes d’affaires proches de Noursoultan Nazarbaïev, tandis que le revenu mensuel moyen est d’environ 550 francs.

Scènes de guerre civile

L’ancien président n’a fait aucune référence aux raisons pour lesquelles les manifestants sont descendus dans la rue à partir du 3 janvier, condamnant une tentative de «détruire l’intégrité du pays et les fondements de l’Etat». Les protestations ont commencé dans l’ouest du pays à cause du doublement des prix du carburant GPL, le plus utilisé dans cette région, avant de s’étendre le lendemain sur tout le territoire, dont la superficie fait cinq fois la France.

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Il a en revanche exprimé ses «sincères condoléances aux familles et amis des victimes» et souhaité aux blessés «un prompt rétablissement». Au moins 225 personnes ont été tuées (dont 149 à Almaty) et 4500 ont été blessées entre le 5 et le 7 janvier après que le président a donné l’ordre aux forces de l’ordre de «tirer sans sommation». Des bandes de pillards, parfois armés, ont ensuite remplacé dans les rues les manifestations pacifiques, donnant lieu à des scènes de guerre civile.

La brusque explosion de violence le 5 janvier, concomitante avec la disparition des forces de l’ordre dans plusieurs villes, a suggéré à certains observateurs que le président Kassym-Jomart Tokaïev n’avait plus de contrôle sur une partie des structures de sécurité. D’où son appel à l’aide militaire russe, tandis qu’il purgeait la sécurité d’Etat (KNB, surnommé «comité pour la sécurité de Nazarbaïev») des fidèles de l’ancien président.

«C’est fini»

«C’est fini pour Nazarbaïev, il a perdu son influence», estime Evgueni Jovtis, politologue et défenseur des droits de l’homme basé à Almaty. «Nous voyons le résultat des tractations entre Tokaïev et Nazarbaïev – ou peut-être plutôt ses proches –, car il n’est peut-être pas en mesure de négocier lui-même. Ses proches, dont ses beaux-fils, ont été limogés, d’autres membres de la famille ont quitté le pays.» Evgueni Jovtis souligne aussi le rôle probable du président russe: «Il ne faut pas sous-estimer le poids de Vladimir Poutine. Il ne veut pas voir Nazarbaïev broyé dans sa chute, car cela constituerait un très mauvais exemple pour la Russie. Poutine songe aussi à sa propre succession.»