Rue sultane Zaineb, les fidèles sortent au compte-gouttes de la grande mosquée de Kota Bharu, capitale de l’Etat malais du Kelantan. Après la prière du vendredi, les haut-parleurs qui retransmettent les prêches des imams dans toute la ville se mettent en veille. Quelques hommes coiffés du kufi traditionnel se rechaussent à l’entrée. Ils zigzaguent entre les voitures et traversent le square au cœur duquel se trouve un édifice blanc, en forme de flèche. Le Padang Merdeka, mémorial à ciel ouvert, où fut déclarée en 1957 l’indépendance de la Malaisie, est aujourd’hui promis à un destin macabre. Le 12 juillet dernier, l’Assemblée de l’Etat a voté le recours à la bastonnade en public, afin de punir les musulmans qui contreviennent à la charia. C’est ce même square que les dirigeants islamistes ont choisi comme «future arène» pour administrer ces châtiments coraniques.

Une vie sans tentation

Le Parti islamique pan-malaisien (PAS) règne depuis vingt-sept ans sans discontinuer sur le Kelantan, province rurale de l’extrême nord-est du pays. Depuis 1990, il a peu à peu islamisé la vie quotidienne de son 1,4 million d’habitants, essentiellement des agriculteurs. Dans son fief, il a banni les cinémas, discothèques et jeux de hasard. Les banques ont toutes un comptoir «islamique» prohibant l’intérêt – y compris HSBC. Les files d’attente des supermarchés sont non mixtes, et le port de «tenues indécentes», comme des jupes en ville ou des bikinis sur les plages, est interdit, sous peine d’amende. «Nous essayons d’accroître le pouvoir de la charia, pour vivre dans un Etat islamique qui soit conforme au Coran et à la Sunna», explique Zamakhshari Muhamad, du bureau du PAS, rencontré sur la pelouse du stade de Kota Bharu, pendant une grand-messe du parti.

Le samedi, au centre culturel, derrière les tambours en noix de coco, on joue parfois un spectacle d’arts martiaux, le sali tari, l’une des rares représentations n’ayant pas été déclarées «haram» (péché). Dès 1995, le pouvoir a interdit les chants, les spectacles de marionnettes hindoues, ainsi que la plupart des danses, exécutées jadis par des femmes. Chaon, guide à l’office de tourisme, n’y voit pas d’inconvénient. «Ici, les musulmans veulent une vie plus pure… sans tentation, sans voleurs, sans alcool, égrène-t-il. Ailleurs dans le pays, il y a encore des musulmans qui boivent! Même nos dirigeants, à Kuala Lumpur. Ils sont pervertis par les pots-de-vin, la corruption…»

La rhétorique contre le gouvernement de Kuala Lumpur fait mouche. A la tête, depuis 1957, de la Malaisie – Etat multiethnique qui garantit une certaine liberté religieuse et où une charia allégée s’étend aux musulmans –, le Barisan Nasional promeut modernité et «harmonie raciale» entre Malais (62% du pays), Chinois (25%) et Indiens (9%). Mais son premier ministre, Najib Razak, est embourbé dans le scandale 1MDB. Des milliards de dollars d’argent public ont été siphonnés par un fonds souverain malaisien. Du pain bénit pour le PAS. Il martèle que les intègres sont dans son camp seul. «Ces dirigeants, qui se disent ouverts et pour le sécularisme, sont tous corrompus. Nous rejetons leur idéologie et voulons une Constitution islamique», dit Wan, en uniforme bordeaux de la police du parti.

Cent coups de fouet en cas d’adultère

Depuis 2015, date de son divorce avec le front d’opposition – le Pakatan Harapan –, le PAS a été repris en main par ses idéologues les plus extrémistes. Il est aussitôt revenu à ses fondamentaux: il a amendé le code pénal islamique du Kelantan pour y insérer les hudûd, les châtiments prescrits par le Coran. Cette loi autorise l’amputation, et stipule qu’en cas d’adultère, «le délinquant sera puni de cent coups de fouet et passible d’un an d’emprisonnement». Bloqué par le parlement fédéral, où ne siègent que 78 députés PAS, le texte le restera tant que la loi 355, qui encadre la charia, sera en vigueur. Mais le PAS s’efforce de desserrer cet étau, et passe des amendements pour être libre d’infliger 100 coups de canne, alors que la limite est de six. Une majorité lui suffirait pour «mettre en œuvre, de façon détournée, le hudûd», observent ses détracteurs.

Les flagellations en public, bientôt avalisées par le sultan de Kelantan, font sauter une nouvelle digue. «Ces châtiments ne sont pas si sévères, tempère Dato Che Lah, ministre de l’Agriculture du Kelantan, dans ses quartiers au Darul Naim. Ils donnent une leçon aux pécheurs et les font se sentir honteux de leur faute. La punition aura un effet dissuasif et fera baisser la criminalité.»

Aux yeux de Nik Elin, avocate et militante qui a quitté la province pour vivre en paix, «les esprits ont été endoctrinés par un système rétrograde, patriarcal et stupide. Les femmes, qui sont incitées à ne plus porter ni talons ni rouge à lèvres, sont devenues des citoyennes de 3e classe, contrôlées par les hommes.» Un mufti de Pahang, Etat malais voisin, a d’ores et déjà averti qu’il tenterait d’appliquer les mêmes réformes.