«Bushville». En lettres rouges sur fond blanc. Le panneau traîne dans la boue d'un terrain vague au cœur du quartier de Kensington, dans le nord de Philadelphie. Dans ce campement de fortune, au milieu de tentes érigées avec des vieilles planches, des tubes en aluminium et de toiles cirées bleues et noires, quatre personnes sont rivées à leur poste de radio. «Attendez, ça parle de la manif.» Quand le journal se termine, Jerry se présente: «Je suis la mère de Cherri Honkala, vous savez, l'organisatrice de la manif pour le droit des pauvres. Je suis venue du Minnesota pour les soutenir. Je monte la garde pendant qu'ils protestent en ville.» A côté d'elle, Betty Smith, une Afro-Américaine de 51 ans, a fait le voyage de Rochester dans l'Etat de New York pour se joindre aux contestataires qui ont envahi les rues de Philadelphie pour rappeler au souvenir des politiciens l'existence des 35 millions d'Américains vivant dans la pauvreté. «Je fais partie de la Coalition des pauvres», dit-elle dès les présentations faites.

Son histoire est édifiante, un enchaînement de coups du sort dans une société qui ne favorise pas ses plus démunis. Betty dit la perte de sa mère à l'âge de 2 ans, l'abandon par son père peu après, les années d'errements d'une famille d'accueil à l'autre avant ce mariage arrangé par un oncle avec un homme qu'elle n'aimait pas, à 17 ans. Elle dit tout ça sans animosité. Elle se souvient aussi des vingt années dans une entreprise d'embouteillage. «Je gagnais 15 dollars de l'heure. C'était bien. Mais quand la boîte a fermé en 1985, ma vie est devenue un désastre.» Elle raconte alors l'alcoolisme «jusqu'à l'oubli», la vie dans la rue, la cure de désintoxication. «Je préfère aller en enfer plutôt que de refaire une désintox.»

Depuis trois ans, Betty vit en partie de l'assistance sociale, sporadique, et de la charité de l'Eglise pour laquelle elle fait du bénévolat. Son activisme a commencé par hasard. Une amie l'avait invitée à une soirée de la Coalition. Et là, on lui a demandé de raconter sa vie. «Et ces gens qui m'écoutaient, moi!», dit-elle incrédule aujourd'hui encore qu'on puisse s'intéresser à elle. Malgré les déconvenues, la maladie (elle souffre de dépression chronique et de déficience cardiaque), Betty fait preuve d'un espoir communicatif vu les circonstances. «Regardez cet homme!» dit-elle en pointant un jeune Noir traînant un immense sac en plastique rempli de canettes qu'il va revendre cinq cents la pièce. «Ça me fait mal. Où sont-ils d'ailleurs les Noirs? Ils sont désabusés, il n'y a que des Blancs pour protester.»

Arrive David Jones, un Afro-Américain de 35 ans. Lui aussi veut raconter sa «vie passée dans les rues» de Kensington, un des quartiers les plus miséreux de la ville. La face cachée d'une Philadelphie ripolinée, renaissant de ses cendres, et que les autorités préféreraient oublier, le temps de la Convention républicaine qui bat son plein plus bas, dans le Sud. Le désir de rayer momentanément Kensington de la carte est tel que le journaliste demandant des informations à l'Office du tourisme s'entend répondre: «Des tours à Kensington? Je ne vois pas de quoi vous parlez!»

David n'est pas étonné. «Puisque la ville ne nous aide pas, nous devons nous aider nous-mêmes.» Il parle alors de sa boîte d'import-export de vêtements. «Je distribue des habits aux pauvres du quartier.» Il dit aussi les tentatives vaines pour obtenir le soutien de la ville et son espoir de convaincre les boutiques de vêtements de lui remettre leurs invendus. Il finira par dire qu'il a fait quatre ans de prison pour vente de cocaïne. C'est «dedans» qu'il a compris le «cercle vicieux dans lequel vivent les jeunes de Kensington». «Nous ne connaissons que la dope, les tueries, à la longue ça ne peut que vous durcir ou ça vous fend le cœur.»

A quelques rues de là, assise sur les marches d'une maison délabrée, Nicole, 29 ans, est hilare. «Vous plaisantez, cette rue est superbe. Il n'y a pas de dope, pas de flingues, juste des détritus et des maisons en ruines. Ils rénovent le centre, mais ici, ils s'en-fichent. Les touristes ne montent pas.» Femme de chambre au Hilton, Nicole est plutôt contente de sa situation. Elle gagne 8,50 dollars après avoir été neuf ans à l'assistance sociale. «J'avais des problèmes, mais j'étais paresseuse aussi, je l'admets.» Elle nous invite à poursuivre plus haut sur la 8e Rue. «Faites gaffe quand même, on croira que vous venez acheter de la drogue.»

Sur la 8e Rue, les maisons abandonnées succèdent aux terrains vagues et aux maisonnettes en bois, à deux étages, aux couleurs vives. Partout, des gens assis sur les marches de leur immeuble. Ici ou là, on a sorti des piscines en plastique. La voiture à peine garée, une dizaine de jeunes hommes noirs s'avancent, méfiants d'abord. Le badge de presse les rassurera. La conversation est à peine entamée qu'une voiture de police s'arrête. Deux policiers somment tout le monde de dégager. «Mais on fait que causer agent, c'est une journaliste», rétorque Dan 24 ans. «Faites vite et après disparaissez», répond le policier. «Qu'est qu'on disait sur les préjugés, hein, le seul fait de causer à une Blanche et on passe pour des dealers, ça me fait pleurer», s'indigne Marc 25 ans, avant de s'en aller. «Ben, il va pas se mettre à chialer devant une femme quand même», commente Dan.