La pluie ne tombe toujours pas au Kenya et la situation de plus de 4 millions de personnes est de plus en plus dramatique. Les humanitaires, quoique débordés, font de leur mieux pour sortir de l’urgence et apporter une aide minimale aux populations de réfugiés. Mais, à quelques kilomètres des camps, les Kényans eux aussi souffrent de la sécheresse et de la famine. Sans que personne se préoccupe vraiment de leur sort.

«J’ai tout perdu»

A quelques kilomètres à peine du camp d’Ifo, près de la ville de Dadaab, Abdi est assis devant sa hutte. Il s’emporte immédiatement. «Encore une visite de plus qui ne m’apportera rien. Tant de monde est passé par ici, des journalistes, des employés d’ONG, mais cela n’a rien changé pour nous. Nous mourons toujours à petit feu dans notre coin.» Le vieil homme a quitté sa maison pour se rapprocher des camps de réfugiés l’an dernier. Plusieurs familles se sont regroupées ici. Quelques huttes, deux vaches décharnées, une latrine et un point d’eau. «J’ai tout perdu, mes vaches, mes chèvres… Alors, avec les autres habitants du village, on a décidé de venir ici. On pensait pouvoir profiter de l’aide humanitaire. Mais, en fait, ils n’en ont que pour les Somaliens.» Autour de lui, la même colère chez tous les habitants. Issa s’assied en tailleur et explique: «Ils ont quoi de plus que nous, les réfugiés? On nous a donné quelques terres pour reprendre nos activités agricoles, mais pas assez d’eau. Alors tout ce qu’on a planté est déjà mort. Et nos enfants continuent d’avoir faim.»

En mai dernier, l’ONG Norvegian Rescue Committee est intervenue dans le village. Ils ont construit une douche qui fait également office de latrines et ont installé un point d’eau. Puis ils ont disparu et les espoirs des familles se sont envolés dans la poussière de leur 4x4. «On a demandé au gouvernement local d’intervenir, de construire une école, un centre de soins puisqu’on n’arrive pas à avoir accès aux hôpitaux dans les camps. Mais, pour le moment, toutes nos requêtes sont restées sans réponse. Je me déplace régulièrement pour protester auprès des autorités, mais cela ne les intéresse absolument pas», ajoute encore Abdi.

Economie parallèle

Un peu plus loin, une autre famille a installé son abri au milieu de la brousse. Elle aussi n’est arrivée que récemment, mais de Somalie cette fois. «On était partis à l’époque où la sécheresse était moins sévère là-bas. On a dû rentrer en juin dernier, tout le bétail est mort sur place ou en chemin. Sur le trajet, des humanitaires venaient aider les réfugiés. Mais pas nous», explique Hassan. Autour de lui, sept enfants jouent. Ils portent des vêtements déchirés, leurs corps si frêles pourraient se rompre à tout moment. «On n’a rien à manger. Alors de temps en temps, quand je trouve un petit boulot dans le camp d’à côté, je vais acheter de la nourriture auprès des réfugiés.» A la sortie des centres de distribution alimentaires, une économie parallèle s’est organisée avec le temps. Les propriétaires d’une charrette les utilisent comme taxi pour transporter les énormes sacs de provisions. Ceux qui n’ont pas assez d’argent pour payer le déplacement vendent quelques marchandises. Plusieurs petites boutiques ont été ouvertes. «Tout le monde ou presque est au courant de ces trafics, mais que faire d’autres. Parfois aussi, je m’incruste dans la file des gens qui attendent pour recevoir une aide alimentaire. Plusieurs fausses cartes de rationnement circulent. Mais tout a un prix.»

Depuis quelques semaines, une grande opération de solidarité nationale est organisée dans tout le Kenya. Un système d’envois de dons par SMS a été mis en place notamment par Safaricom, un des principaux opérateurs téléphoniques. Près de 537 000 euros ont déjà été récoltés. Cet argent devrait permettre d’apporter une première aide pour toutes les zones dévastées par la sécheresse et d’éviter l’apparition d’une famine que certains qualifient d’inéluctable. Dans plusieurs régions du Kenya, la situation alimentaire est déjà critique: il n’a pas plu depuis près d’un an et demi et les plantations sont en mauvais état. Les prix des denrées alimentaires, notamment du maïs et de la farine, ont explosé. «Si personne ne nous aide, il faudra encore partir. Mais on est trop faible pour se déplacer encore. Et pour aller où?» conclut Abdi.