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Kersti Kaljulaid, présidente de l'Estonie: «Avec l’OTAN, nous nous sentons parfaitement protégés»

En visite à Genève, Kersti Kaljulaid explique au «Temps» pourquoi l’OTAN, en défendant les valeurs de la démocratie libérale, assure la prospérité économique. Elle pointe aussi un nouveau facteur de déstabilisation globale: la Chine

Kersti Kaljulaid, présidente de l'Estonie, à Genève mardi 8 juin.
Kersti Kaljulaid, présidente de l'Estonie, à Genève mardi 8 juin.

Elle fut membre de la Cour des comptes européenne. Kersti Kaljulaid est depuis 2016 présidente de l’Estonie. Diplômée en génétique, en économie et administration publique, elle n’envisage pas son action politique à la légère. Sur son site, elle le dit: «Un Etat éthique ne joue pas avec ses citoyens.» Kersti Kaljulaid était cette semaine à Genève pour y rencontrer les responsables d’organisations internationales et onusiennes. A quelques jours du sommet Biden-Poutine, elle commente pour Le Temps les enjeux géopolitiques du moment.

Le Temps: Dans quelques jours, les présidents américain et russe, Joe Biden et Vladimir Poutine, se rencontrent à Genève. Quelles attentes avez-vous d’un tel sommet?

Kersti Kaljulaid: Je n’ai pas d’attentes particulières. Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai rencontré Joe Biden avant qu’il ait annoncé sa candidature à la Maison-Blanche et nous avons eu une discussion de plus de deux heures en tête à tête. La vision du président Biden repose sur des valeurs solides. J’ai pleinement confiance en lui.

L’Estonie a actuellement une femme présidente, une femme première ministre, sur 14 ministres, sept sont des femmes. Quelle est la potion magique de l’Estonie en matière de parité?

Il n’y a pas dans le monde une situation où les deux fonctions de président et de premier ministre sont exercées simultanément par des femmes. Mais pour être correcte avec nos voisins, d’autres femmes ont accédé à de tels postes ailleurs. La cheffe du gouvernement finlandais est une femme, idem en Lituanie. Vaira Vīķe-Freiberga a été présidente de la Lettonie bien avant moi. Cette discussion me semble dès lors dépassée.

L’Union européenne et les démocraties ont été choquées par le détournement orchestré par le pouvoir de Minsk de l’avion transportant le journaliste biélorusse Roman Protassevitch de Grèce en Lituanie. Cet épisode a-t-il suscité des craintes en Estonie?

Je ne dirais pas que nous avons eu des craintes, mais nous avons été étonnés. Si nous observons la manière dont la Russie et la Biélorussie voient le fossé géopolitique entre ceux qui parlent de valeurs basées sur le libre choix et la démocratie et ceux qui préfèrent les rapports de force, il n’y a rien d’étonnant à voir que tous les moyens sont bons pour capturer un ennemi. Il reste qu’un tel acte de terrorisme soutenu par un Etat était inattendu. Face à cela, notre réaction a été prompte et juste. L’Union européenne est vite arrivée à la conclusion que nous devions interdire à Belavia [la compagnie aérienne biélorusse, ndlr] de voler vers les pays européens. Le passage de nos avions dans l’espace aérien biélorusse n’est plus sûr. A ce titre, les Etats baltes ont été en pointe pour appliquer des sanctions. Celles-ci vont probablement affecter l’élite biélorusse, qui a l’habitude d’aller faire du shopping dans l’UE.

Le fait de savoir que le journaliste Roman Protassevitch est toujours en détention est désespérant pour l’opposition et le peuple biélorusses. La seule solution possible, pour nous, est d’adopter le principe de patience stratégique en persévérant avec nos sanctions, avec nos messages afin de montrer que pour nous Européens, un tel comportement est inacceptable. Si cela devait s’avérer nécessaire, il faudra couper les liens financiers avec le pays.

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Quel est l’état de vos relations avec la Russie voisine?

Un dialogue s’impose, mais il est absolument nécessaire d’avoir un message ferme pour ce qui est de la Russie bien sûr, comme de la Biélorussie, de l’Ukraine et de la Géorgie. La Russie reste notre voisin. Nous avons besoin de discuter et de communiquer, notamment en matière d’environnement. Nous partageons avec elle le lac Peïpous, le cinquième plus grand en Europe. Il importe aux deux pays d’en protéger l’écosystème.

Dans la perspective du sommet de l’OTAN du 14 juin à Bruxelles, quelle est la confiance que vous avez dans l’Alliance atlantique? L’ex-président américain Donald Trump a été accusé de menacer de ne pas mettre en œuvre l’article 5 prévoyant une défense automatique d’un membre de l’OTAN s’il est attaqué…

Nous nous sentons totalement protégés par l’OTAN depuis que nous y avons adhéré, car l’Alliance atlantique peut se targuer d’un bilan 100% positif quand il s’agit de protéger l’intégrité territoriale de ses Etats membres. Elle a même accru son niveau de dissuasion au vu des nouveaux risques. Nous contribuons substantiellement à l’Alliance là où c’est nécessaire, notamment en Irak et en Afghanistan. La discussion au sujet de Donald Trump n’est plus pertinente. D’ailleurs, Barack Obama demandait aussi aux Européens d’accroître leurs dépenses militaires à 2% de leur PIB. Plusieurs pays y sont déjà parvenus, d’autres ont l’objectif d’y parvenir. En Estonie, j’ai fixé l’objectif d’atteindre les 2%.

Pourquoi l’Estonie juge-t-elle de telles dépenses nécessaires?

Cette nécessité correspondant à la nouvelle réalité géopolitique. Aujourd’hui, l’OTAN doit prendre en compte un risque nouveau en termes de stabilité globale qui n’est pas encore bien compris: la Chine. Nous ne savons pas encore comment elle va utiliser sa puissance économique pour accroître son importance politique à l’échelle mondiale. La Chine n’est pas une démocratie. A un autre niveau, l’Europe doit aussi prendre en compte les risques régionaux. Au vu de sa puissance économique et démographique, la Russie n’est plus une menace globale comme l’URSS, mais elle demeure un risque régional. L’Europe doit être capable de le gérer elle-même et de contribuer ainsi à la stabilité globale.

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L’opposition entre démocraties et pouvoirs autoritaires s’intensifie. L’OTAN a-t-elle un rôle à jouer à cet égard?

Qu’on se réfère à l’Acte final d’Helsinki ou à la Déclaration universelle des droits de l’homme, les Etats qui défendent ces valeurs doivent être conscients que notre système est contesté, notamment par des puissances émergentes non démocratiques. Or des économistes doutent de la capacité de pays non démocratiques d’atteindre une prospérité économique durable. Je partage cette vision: seules des sociétés libres permettent un vrai développement économique et d’éviter des mesures protectionnistes. A mon avis, il est difficile d’extraire un pays de la pauvreté si celui-ci n’est pas libre.

Vous défendez le Partenariat oriental de l’UE. Pourquoi est-il si important pour l’Estonie?

Le Partenariat oriental est un moyen qui permet à l’UE de projeter ses valeurs sur ses voisins de l’Est, de les aider à sortir de la pauvreté et de promouvoir leur développement économique. C’est aussi un moyen de promouvoir les valeurs démocratiques chez nos partenaires de l’Est. Mais il ne concerne pas que l’Est, il concerne toute l’UE. Nous devons comprendre que des Etats comme la Géorgie et l’Ukraine sont partiellement occupés. Nous devons discuter avec eux afin de développer des liens étroits avec l’UE et qui sait, un jour, leur permettre d’adhérer à l’UE à certaines conditions. Nous devons éviter de donner à notre adversaire géopolitique le sentiment qu’on pourrait laisser tomber ces pays.

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Vous avez des liens très étroits avec l’Ukraine…

Nous soutenons la Géorgie et l’Ukraine pour les aider à mettre en place un Etat de droit plus solide et leur permettre un vrai développement économique. Nous travaillons très étroitement avec l’Ukraine, qui s’inspire du modèle digital de l’Estonie pour mettre en place un Etat digital. Nous aidons également Kiev à combattre la corruption en mettant à disposition des policiers et des procureurs pour la formation. Il en va de même en Géorgie.

En juin, l’Estonie assure la présidence mensuelle du Conseil de sécurité de l’ONU. A l’instar de la Suisse qui, en 2022, se portera candidate à un siège non permanent, que peut faire un petit pays comme le vôtre?

Dans le cadre onusien, l’Estonie n’est pas un petit pays. A l’ONU, c’est un pays un vote. Quelqu’un m’a dit que les pays ne pouvaient qu’espérer modifier marginalement l’agenda du Conseil de sécurité. Je m’inscris en faux. Nous nous engageons à y défendre un ordre mondial basé sur l’Etat de droit. Nous avons aussi promis de pousser le Conseil de sécurité à s’emparer des questions digitales. Imaginez: celui-ci n’a jamais consacré de discussions aux cyberattaques jusqu’en 2020. Or dans tout conflit à venir, il y aura toujours une composante liée au cyberespace. Durant notre présidence du Conseil de sécurité, nous allons essayer d’inscrire cette question à l’agenda. Avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni, nous avons réussi à aborder la cyberattaque dont a été victime la Géorgie en mars 2020. C’était une première. Et nous allons tenir une réunion officielle sur les cyberrisques. Désormais, si un pays subit une cyberattaque, il peut en rapporter au Conseil de sécurité. C’est inédit.

L’Estonie est sortie du bois pour soutenir fermement une réélection du secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres. Est-il vraiment l’homme de la situation?

Il a poussé à la consolidation du système onusien pour le rendre plus efficient et efficace. Il a été un bon avocat du multilatéralisme. Il est à l’écoute. Nous admirons le travail qu’il a accompli. Nous ne sommes pas dans un jeu politique. Nous Estoniens voyons ses mérites et c’est sur cette base que nous souhaitons qu’il continue le travail efficace qu’il a entamé.