Un face-à-face entre pro et anti-Maïdan à Kharkiv

Ukraine Dans la ville de l’est du pays, les partisans de l’Europe ont pris le contrôle de l’administration régionale

Suscitant la fureur des pro-russes

Kharkiv est plongée dans la stupeur. Au cours du week-end, le président ukrainien a disparu, les deux grandes figures de la politique locale (pro-Ianoukovitch) ont décampé en Russie (la frontière n’est qu’à 30 km), puis sont revenues pour trouver la porte de leurs bureaux fermés. Car les partisans du mouvement (pro-européen) Maïdan, quasi invisibles jusque-là, ont commencé à faire leur apparition, prenant le contrôle de l’administration régionale samedi soir. Principale ville industrielle et étudiante de l’est du pays, Kharkiv (1,7 million d’habitants) était jusqu’ici considérée comme un bastion des partisans de Viktor Ianoukovitch, président déchu et contre lequel un mandat d’arrêt a été lancé lundi.

Toute la journée d’hier, les pro et anti-Maïdan se sont fait face. Les premiers, barricadés dans l’administration régionale. Les autres, battant le pavé de l’autre côté de la rue, scandant des insultes. Entre les deux camps, un double cordon de policiers en tenue antiémeute. Après les échauffourées du week-end, la police maintient le statu quo et fait preuve de neutralité. «Nous avons le cul entre deux chaises, car nous sommes sous une double autorité: celle de la Ville et celle du nouveau gouvernement de Kiev», glisse un officier.

Curieusement, les anti-Maïdan descendus dans la rue pour protester contre le putsch local n’arborent aucun symbole du Parti des régions, qui régnait sur le parlement ukrainien jusqu’à la semaine dernière. La petite centaine de personnes réunies en face de l’administration locale ne défend pas tant l’ancien président qu’elle en veut aux pro-Maïdan. Vladimir Khartchenko, 56 ans, retraité modestement habillé, assène en désignant le camp adverse: «Ce sont des voyous. Ils créent le chaos dans le pays et sont manipulés par l’Occident. Ce ne sont pas des gens d’ici et ils veulent nous imposer leur loi.» Près de lui, une femme d’âge moyen hurle en direction des pro-Maïdan: «Vos leaders sont tous des juifs!» Vladimir poursuit: «Même s’il s’est beaucoup enrichi, Ianoukovitch est le seul président légitime. Ces gens de l’Ouest sont des fascistes. Ils veulent nous fâcher avec la Russie.» «La Russie ne nous soutient pas, car ce serait de l’ingérence étrangère, coupe Viktor Artemiev, 50 ans et vétéran de la guerre d’Afghanistan. Mais, si nous demandons à la Russie de nous aider, elle le fera, croit-il. Si les fascistes de l’Ouest continuent leurs provocations, l’armée russe interviendra!»

Sur la place centrale de la ville, 300 mètres plus loin, un autre groupe anti-Maïdan monte la garde autour d’une énorme statue de Lénine, haute de 15 mètres. Un camp grillagé est érigé, comprenant tentes, infirmerie et cuisine de campagne. Ils sont une centaine et tentent de rameuter les passants avec un mégaphone. Curieusement, ils ne laissent pénétrer que leurs camarades à l’intérieur. C’est le Parti communiste ukrainien, qui profite de la débandade du Parti des régions pour combler le vide. Leonid Strijko, un député communiste du Conseil régional, reprend l’antienne selon laquelle les «fascistes et les nazis ont pris le pouvoir à Kiev». Il s’en prend aussi à l’Europe: «Dites à vos lecteurs que les politiciens européens sont des hypocrites lorsqu’ils font croire qu’ils défendent la liberté et la démocratie en Ukraine. Ils nous dictent nos actions et installent au pouvoir des fascistes.»

Les insignes de l’extrême droite nationaliste sont bel et bien présents sur certains boucliers des pro-Maïdan protégeant le bâtiment de l’administration régionale. Mais ils côtoient d’autres symboles, comme le «A» des anarchistes ou des drapeaux européens et ukrainiens. Beaucoup d’activistes sont masqués et armés de bâtons. Ils sont beaucoup plus jeunes que les anti-Maïdan. La plupart sont des étudiants. Ils sont autour de 200 à parcourir le bâtiment, où l’on aperçoit aussi des policiers en uniforme. «Les anti-Maïdan se font une idée totalement fausse de nous, explique Vadym Golovatch, 25 ans, matraque à la main. Ils sont victimes de la désinformation des médias du pouvoir. C’est aussi une question de génération. Les vieux restent coincés dans l’ancien système. Ils ont peur de tout changement.»

Dans le hall d’entrée, Masha Korj et Yana Teplinskaïa, toutes deux étudiantes âgées de 18 ans, expliquent s’être enthousiasmées pour le mouvement Maïdan dès son émergence fin novembre 2013. «Mes parents ne m’ont pas permis d’y aller, explique Yana. Mais, lorsqu’un groupe de Kiev est arrivé ici samedi, nous leur avons tout de suite prêté main-forte.» Les pro-Maïdan ont désormais atteint la «masse critique» qui leur permet de tenir tête aux partisans de l’ancien régime. «Notre tâche est de ne pas permettre à l’ancien gouverneur de reprendre les commandes, explique Masha Korj. Nous resterons là jusqu’à ce que Kiev lui nomme un remplaçant.»

«Si les fascistes de l’Ouest continuent leurs provocations, l’armée russe interviendra!»