Les fidèles du régime ont repris hier les rues de Téhéran, et vont tenter de les garder. Ces dizaines de milliers de manifestants, rameutés par autobus officiels de tous les faubourgs de la métropole (12 millions d'habitants), veulent croire que l'ordre est rétabli: ils se trompent. Car le feu qui couvait depuis des mois n'est pas éteint et aucune des revendications des étudiants n'a été satisfaite. Si les troubles ne recommencent pas vendredi en commémoration, comme le veut la tradition chiite, du septième jour après la morts des étudiants dans les dortoirs d'Amirabad, ils reprendront à la prochaine initiative des conservateurs pour bloquer l'ouverture du pays. C'est là le résultat paradoxal de cette semaine qui a vu se dérouler en Iran les pires émeutes depuis vingt ans: le Guide suprême Ali Khamenei a réussi à poster un de ses hommes tous les mètres dans la capitale, mais sa marge de manœuvre s'est considérablement réduite.

On voit mal, désormais, le parlement mettre en application sans sourciller la nouvelle loi sur la presse, très restrictive. On voit mal aussi la justice, un autre bastion conservateur, continuer de fermer les journaux réformateurs. Il en reste une dizaine, et Salam (dont la fermeture est à l'origine des troubles) était le plus modéré d'entre eux.

Tous les regards se tournent donc vers le président Khatami. Les observateurs politiques en exil estiment qu'il a commis son suicide politique en condamnant très durement, mardi soir, les émeutiers de la journée. «Il s'est privé du seul pouvoir qu'il détient vraiment: le soutien des jeunes», écrit par exemple Safa Haeri à Paris. C'est vrai, durant cinq jours, la foule a crié «Khatami, où es-tu, tes étudiants se font tuer». C'est vrai, durant cinq jours, les manifestants attendaient leur sauveur, qui n'a pas bougé de son palais présidentiel.

Pouvoir minime

Faute politique? Manque de courage? Non. L'attitude de Khatami est plutôt la preuve qu'en Iran, un président élu avec 70% des suffrages n'a qu'un pouvoir minime dans un système où les leviers de pouvoir sont tous en main de religieux aussi conservateurs que peu transparents. De plus, le président sait qu'il ne gagnera aucune bataille dans la rue. Car du côté des fanatiques armés, tout va bien, merci pour eux. En 1978, le shah a compté sur sa terrible police secrète et sur l'armée régulière qu'il croyait avoir convaincu de la nécessité d'un pays moderne et laïc. Cruelle erreur: ses soldats l'ont trahit au moment où ils auraient dû tirer sur la foule. Comment auraient-ils pu faire autrement? Leurs sœurs, leurs enfants s'y trouvaient. La République islamique a aussi sa police secrète mais surtout une masse de religieux fanatiques organisés en milices armées. Originaires des couches les plus basses, ils n'ont pas le moindre cousin chez les étudiants.

Entre les différents groupes (Basidji, Pasdaran, Hezbollah ou forces de l'ordre) règne une osmose idéologique et tactique qui fait de la répression une mécanique bien huilée. On a vu ces jours à Téhéran de simples policiers transporter en fourgonnette des bandes de fanatiques religieux sur les lieux de troubles. On a vu les hélicoptères des Pasdaran guider les Hezbollahi qui circulaient par meutes d'une cinquantaine de motos. On a vu enfin la police secrète, aux abords des troubles, coordonner le ballet répressif pour le compte d'un Ministère des renseignements qui échappe encore au président réformateur.

C'est comme ça: le président n'a pas d'autre terrain d'action que la politique. Et tout indique qu'il y sera plus à l'aise qu'avant les troubles. «Connaissant le personnage, je suis sûr qu'il a obtenu des concessions majeures des conservateurs avant de condamner les émeutiers», estime un observateur politique à Téhéran. Ensuite, il ne devrait pas tarder à se réconcilier avec les jeunes. Car aucune autre figure officielle ne représente leurs aspirations profondes de liberté. Enfin, le président a tout de même placé plusieurs bombes à retardement dans le jardin des conservateurs. L'enquête sur l'attaque des dortoirs d'Amirabad a commencé alors que celle sur les assassinats d'intellectuels se poursuit. Leurs résultas pourraient tomber à point nommé, à quelques mois des élections parlementaires du 18 février 2000.