Ukraine

Kiev arrache son indépendance religieuse à Moscou

L’Eglise orthodoxe ukrainienne a obtenu de Constantinople une indépendance historique, au grand dam de Moscou, mais la lutte pour le contrôle des monastères et des âmes ukrainiennes pourrait rallumer le feu entre les deux pays

Un chapitre crucial de la guerre de libération ou de domination que se livrent l’Ukraine et la Russie depuis 2014, s’est ouvert jeudi lorsque le Patriarcat œcuménique de Constantinople, qui embrasse 300 millions de chrétiens orthodoxes dans le monde, a accordé l’autocéphalie à l’Eglise ukrainienne – Patriarcat de Kiev: sur le papier, il met fin à la domination en Ukraine du très puissant Patriarcat de Moscou. En réalité, les répliques de ce séisme géopolitique se font déjà menaçantes.

«Seconde indépendance»

Pour beaucoup, en Ukraine, même parmi les non croyants, la nouvelle a été accueillie comme l’annonce d’une «seconde indépendance», presque aussi importante que la renaissance de l’Etat national en 1991. Après un Synode de trois jours, le Patriarche de Constantinople, a annulé sur le papier l’acte juridique de 1686 qui avait accordé le droit au Patriarche de Moscou de nommer le Métropolite de Kiev.

Ce faisant, Constantinople fait accéder l’Eglise ukrainienne – Patriarcat de Kiev à la pleine indépendance, au même titre que la Roumanie, la Serbie ou autres pays qui disposent d’une Eglise orthodoxe nationale. Mais depuis son palais d’Istanbul, le vieux Bartholomée prend le risque de rallumer sous les coupoles dorées des monastères de Kiev, un conflit religieux entre deux Eglises orthodoxes ukrainiennes rivales, voire de provoquer un schisme inédit depuis 1054…

Deux Eglises orthodoxes concurrentes

Cette année-là, les chrétiens orthodoxes se séparent des chrétiens d’Occident. Kiev est alors au faîte de sa puissance, une seconde Byzance. Moscou n’existe pas encore. En l’an 988, Volodymyr, le grand-prince de la Rus' de Kiev, a été baptisé, acte de naissance de la civilisation slave orthodoxe. Juste avant le schisme commence la construction du monastère de la Laure des Grottes, un fantastique ensemble de dizaines d’églises suspendues au bord du Dniepr.

Mille ans plus tard, sous les cathédrales célestes, les pèlerins continuent à se presser dans les caves, ces étroits souterrains où sont embaumées et exposées des dizaines de dépouilles de prêtres et d’archiprêtres ayant présidé aux destinées de ce phare de l’orthodoxie. «Tous les jours il y a des messes, mais seulement une fois par semaine la nuit, le mercredi, explique Innocent, jeune prêtre à la Laure des Grottes. Laissez vos manteaux ici, on va descendre…»

La révolution et la guerre dans le Donbass ont eu un impact majeur sur les mentalités, les vents ont éloigné l’Ukraine de la Russie

Lyudmila Fylypovych, théologienne de l’Académie des religions à Kiev

Au fond d’un long boyau sans âge creusé dans la pierre, le temps s’évanouit. Entre une heure et trois heures du matin, des dizaines de fidèles s’agglutinent autour des popes, qui lancent contre les parois si proches une lancinante liturgie. Etourdis par la chaleur et l’encens, la paraffine brûlée et la foi, des visages se penchent pour embrasser des momies vieilles de huit siècles. Le lieu est très saint, nous sommes dans la matrice de l’Eglise ukrainienne – Patriarcat de Moscou.

C’est justement là qu’il y a quatre siècles, un pope portant lui aussi le prénom Innocent, a pris une décision historique: l’archiprêtre de la Laure des Grottes, affolé par la progression du catholicisme polonais, demande la protection du Tsar russe, qui vient d’envahir les terres cosaques. Innocent écrit même un livre, le Synopsis, qui fait de Kiev «la première capitale des Tsars moscovites». L’Empire russe en ascension transfère l’autorité religieuse de Kiev à Moscou.

Désormais, 40 pourcents des Ukrainiens se reconnaîtraient dans une Eglise orthodoxe non-russe

Lyudmila Fylypovych, théologienne de l’Académie des religions à Kiev

Depuis, Le Patriarcat de Moscou dispose d’une «Eglise orthodoxe ukrainienne» à Kiev, dont le métropolite siège au monastère de la Laure des Grottes. Quatre cents ans de colonisation ont permis à Moscou de tisser un réseau de 12 300 paroisses à travers l’Ukraine, autant de relais politiques des différents régimes qui se succèdent au Kremlin, qui prônent une union religieuse et politique intime de la Russie et de l’Ukraine, solidement arrimée au monde russe.

C’est seulement en 1992 que renaîtra l’Eglise orthodoxe ukrainienne – Patriarcat de Kiev, créé par le patriarche Philarète aujourd’hui âgé de 89 ans. Cette église s’organise en 5100 paroisses, soutenue par l’Etat ukrainien naissant, et s’installe à Kiev dans d’autres lieux saints, notamment la cathédrale Sainte-Sophie, classée l’Unesco. «L’Ukraine est le seul pays européen où cohabitent plusieurs églises orthodoxes en concurrence», explique l’historien Andriy Portnov.

«Constantinople ouvre la boîte à Pandore»

Avant la révolution de Maïdan, seulement 15% des Ukrainiens s’associaient avec le Patriarcat de Kiev. «Seulement, la révolution et la guerre dans le Donbass ont eu un impact majeur sur les mentalités, les vents ont éloigné l’Ukraine de la Russie», estime Lyudmila Fylypovych, théologienne de l’Académie des religions à Kiev. Désormais, 40% des Ukrainiens se reconnaîtraient dans une Eglise orthodoxe non-russe, et cette inversion s’est déroulée en seulement cinq ans.

«Ce processus est déjà enclenché, il prendra du temps, mais il ne s’arrêtera pas», estime la théologienne, qui estime irréversible le tomos, l’acte administratif qui supprimera la tutelle moscovite sur les croyants ukrainiens. Dans son bureau de la Laure des Grottes, l’archevêque Kliment, de l’Eglise ukrainienne – Patriarcat de Moscou, est d’un autre avis. «Constantinople ouvre la boîte à Pandore, dénonce-t-il, ce tomos est un fantôme et ne se fera pas.» Porte-parole de son église, il dénonce la «politisation» des transformations en cours. «C’est Dieu qui a créé l’église, pas l’homme, il ne peut y avoir deux églises à Kiev», déclare-t-il au Temps, niant toute légitimité au Patriarcat de Kiev. Selon ses explications, les frontières religieuses traditionnelles sont plus importantes que les frontières de l’Etat, et il n’est pas du rôle de ce dernier de se mêler du statut des églises.

Grand clash en perspective?

Si le processus de changement de légitimité devrait être progressif, en Ukraine, on craint les dérapages: des responsables du Patriarcat de Moscou ont appelé à la création de groupes d’autodéfense autour des sanctuaires qu’il contrôle. De l’autre côté, les groupes nationalistes ukrainiens suivent de très près la situation et pourraient tenter d’accélérer la dépossession d’églises dépendant patriarcat de Moscou.

«Je respecterai ceux qui continueront de soutenir le Patriarcat de Moscou, mais je soutiendrai ceux qui décideront de rejoindre une Eglise ukrainienne unifiée», a déclaré vendredi le président Petro Porochenko. Le même jour, le porte-parole du Kremlin a annoncé que «la Russie défendra les droits des russophiles en Ukraine dans le cas tractions illégales contre eux dans le cadre de la controverse des églises.»

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