Ukraine

«Kiev est en guerre contre la corruption»

Le nouveau gouvernement ukrainien s’est donné pour mission de «changer le système». La tâche est purement titanesque

«Kiev est parti en guerre contre la corruption»

Ukraine Le nouveau gouvernement veut «changer le système». La tâche est titanesque

Vladimir Shulmeister a passé toute la journée de mercredi à l’aéroport de Genève. La raison? Ce quadragénaire, «numéro deux» du Ministère ukrainien des transports et de l’infrastructure, tentait d’obtenir d’une compagnie low cost qu’elle ne raie pas Kiev de ses destinations. En ces temps de guerre, la capitale de l’Ukraine n’attire pas vraiment des légions de touristes: la négociation a été longue et serrée. Mais le rétablissement de l’image internationale de ce pays, aujourd’hui mise à mal, est à ce prix.

«C’est de cela qu’est fait notre quotidien au gouvernement, assure-t-il. Nous sommes là pour travailler à des réformes en profondeur. Mais nous sommes constamment appelés à éteindre incendie sur incendie.»

Cela ne fait qu’un peu plus de trois mois que Vladimir Shulmeister a rejoint le nouveau gouvernement ukrainien, composé en grande partie de jeunes ministres comme lui formés à l’étranger. L’homme travaillait en Europe occidentale, et il vient du secteur privé. Ce qu’il a vu en arrivant à Kiev l’a estomaqué: «Bien sûr, je savais que la corruption était une réalité. Mais je n’aurais pas imaginé qu’elle ait pu pénétrer si profondément le système ukrainien.»

Un monde

En Ukraine, le domaine des infrastructures est un monde: plus de 300 000 employés pour le système ferroviaire; presque autant pour le secteur postal… Au total, ce sont 250 entreprises et plus de 800 000 personnes qui dépendent de ce ministère. Le mot d’ordre est à la décentralisation. A oublier, le vieux réflexe soviétique qui consiste à faire remonter à Kiev toute velléité de réparer un tronçon de route distant de centaines de kilomètres de la capitale.

«C’est tout le système que nous devons changer», insiste le bras droit du ministre. Il n’hésite pas: «Nous menons deux guerres.» Celle de l’est, face à la Russie, par milices pro-russes interposées, et celle qui vise à bouleverser les mentalités. «Entre les deux, je ne sais pas laquelle est la plus importante», glisse-t-il.

Vladimir Shulmeister a laissé à l’étranger sa femme et ses deux enfants. Cela le rassure. Les volontés réformatrices du nouveau gouvernement heurtent de front les intérêts de beaucoup de gens qui «peuvent se transformer en criminels». Les fameux oligarques, cette poignée de personnages qui contrôlent au bas mot 60% de l’économie ukrainienne? «Ce ne sont pas les plus dangereux, note Vladimir Shulmeister. Si nous menaçons une part de leur gâteau, elle restera infime. Ce sont plutôt les petits bénéficiaires qui sont à craindre. Pour eux, la lutte contre la corruption peut tout bonnement signifier la fin de leur négoce. Ils peuvent se trouver dans une situation où ils n’ont plus rien à perdre.»

Dans un pays amputé de facto d’une partie de son territoire, il n’est pas simple de planifier les investissements en infrastructures. «Nous mettons notamment l’accent sur les régions qui bordent l’est du pays.» L’Allemagne a promis 500 millions d’euros pour moderniser ce qui, aujourd’hui, représente la frontière du pays. Au-delà, c’est-à-dire dans les régions contrôlées par les forces pro-russes, nul accès n’est possible, pas plus qu’en Crimée, annexée par la Russie.

Pour mettre à bas la corruption, une seule recette possible: la législation en vigueur au sein de l’Union européenne. «Pour nous, il suffit de faire du copié-collé, sourit Vladimir Shulmeister. De toute façon, nous n’échapperons pas à ce rapprochement. Autant le faire d’entrée. Mais nous devons surtout intégrer les valeurs européennes. Tant que les gens continueront de croire que la corruption est le seul système possible, la tâche sera impossible.»

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