Ukraine

A Kiev, l’opposition marque un point

Des milliers de manifestants pro-européens ont marqué des points en contraignant la police à battre en retraite. Américains et Européens dénoncent la répression alors que leurs émissaires sont à Kiev

«Ça y est. Ils attaquent.» Sur le coup de 1h30 du matin, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux ukrainiens. L’évacuation du campement installé sur la place de l’Indépendance à Kiev était attendue depuis des jours. Les grands moyens sont employés: d’interminables colonnes de policiers et de «Berkout», les redoutables unités de choc, s’étirent à chaque entrée de la place de l’Indépendance, transformée en souricière. Derrière elles, des camions poubelles attendent, moteur allumé, que la place soit dégagée pour nettoyer les lieux. «Selon la municipalité, il s’agit de rouvrir les rues à la circulation et d’achever la construction d’une patinoire géante», explique, avec ironie, Ihor, jeune manifestant en poste sur une des barricades de fortune. Hormis quelques groupes de jeunes tendance extrême droite, armés de bâtons et de barres de fer, la majorité des quelque 2000 manifestants présents sur place n’a pas d’armes.

Les unités de police enfoncent rapidement un pan de la défense. Sur les autres flancs, les manifestants forment un mur vivant qui bloque le passage aux assaillants. Leur but est de refouler les manifestants en évitant le combat. Sur la rue Mala Zhytomyrska, les leaders de l’opposition, dont Vitali Klitschko, muni d’un haut-parleur, et son frère Volodymyr parviennent à stopper l’avance des policiers. S’engage une longue attente, entrecoupée de mouvements de troupes, de jets de gaz lacrymogènes là, et d’échauffourées ici. Vers 5 heures du matin, la maison des associations, rebaptisée «quartier général de la révolution», est sur le point d’être envahie. «Cuisine, infirmerie, centre de presse, espace de stockage, dortoir, tout est là. S’ils le prennent, c’est fini», s’alarme une jeune volontaire. Sur l’estrade centrale, qui n’a pas été inquiétée, discours et chants appellent les Kiéviens à sortir de chez eux pour prêter main-forte à l’Euromaïdan. Un appel entendu. Aux petites lueurs du jour, ce sont plus de 10 000 personnes qui sont présentes sur la place de l’Indépendance. Mais ce n’est que vers 9 heures du matin que la police, après avoir tenté un assaut de la mairie, en vient à se retirer des lieux. Avec un air émerveillé, les manifestants contemplent une victoire étincelante et inespérée.

Quand le métro, qui n’avait pas fonctionné de la soirée et de la nuit, s’est remis en route, des dizaines, des centaines de jeunes et de moins jeunes, urbains et banlieusards, hommes et femmes ont afflué au centre-ville, à temps pour voir les derniers policiers partir le casque en berne. «Quand mon fils qui était sur Maïdan depuis 2 heures du matin m’a appelé à 6 heures pour me dire que les Berkout de Kirovograd avaient refusé de venir réprimer la manifestation, j’ai été vraiment très émue. Et je suis venue à mon tour sur la place», raconte Dina Lissenko, une travailleuse sociale à la retraite. Malgré la neige et le ciel plombé, malgré les 1h40 minutes de transport séparant sa banlieue de Boutcha de la place, malgré ses lourdes obligations vis-à-vis d’un mari qui souffre de la maladie d’Alzheimer et une mère dépendante de 86 ans, Dina n’a pas hésité. «Parce que ma mère aussi est avec nous. Je sais qu’en ce moment, elle est accrochée à son téléviseur», dit-elle.

Au fil des jours, à mesure que les rassemblements prennent de l’ampleur, les médias leur accordent une attention accrue. Au point de passer en boucle les images de l’ahurissant corps-à-corps qui s’était joué dans la nuit entre manifestants et policiers luttant casques multicolores contre casques noirs, jusqu’à la victoire des premiers sur les seconds. Et de diffuser, comme le fait la chaîne 24 (24 heures), mille et une anecdotes tirées des réseaux sociaux, faisant par exemple l’éloge de ce conducteur de métro racontant aux passagers la débâcle policière de la nuit. La chaîne commence à agacer sérieusement le pouvoir: son rédacteur en chef a reçu hier une convocation à se rendre au parquet.

Sur la place de l’Indépendance, les images de combats entre flics et manifestants sont revenues régulièrement. Assez souvent pour galvaniser les milliers de manifestants prompts à entonner en chœur l’hymne ukrainien ou à répéter les paroles du chant aujourd’hui le plus à la mode: «Ma chérie, lève-toi, ma chérie, lève-toi, libère-toi», dont l’auteur n’est autre que Sviatoslav Vakartchouk, le fils du recteur de l’université en grève de Lviv, la principale ville frondeuse de l’ouest du pays. On a moins froid quand on danse.

La déroute des forces de l’ordre a mobilisé les énergies. Sur la place, Olga, une étudiante de 24 ans, future institutrice, tient un stand pompeusement appelé «volontaires pour l’autodéfense». Elle recrute les membres du service d’ordre en gestation dont le but est «de se tenir sur la place au premier rang face aux Berkout». Quelque 300 jeunes – «on ne prend pas les femmes et pas les ados», dit-elle – sont venus s’inscrire dans la foulée des heurts de la nuit. «Le service d’ordre est dirigé par Andriy Paroubiy», un député du parti de l’opposante emprisonnée Ioulia Timochenko, explique la jeune étudiante. Olga vient d’adhérer à un «Congrès des jeunes nationalistes», une association née dans la foulée des manifestations. Elle ne croit pas trop dans les partis. «Ils n’ont pas de stratégie forte, mais le nombre de gens qui viennent manifester est si élevé qu’il leur faudra en trouver une», dit-elle. Spontané, peu structuré, hétéroclite, le mouvement peine à trouver une articulation politique. «Si Ioulia Timochenko était là, expliquait la semaine dernière son ancien ministre de l’Intérieur Iouri Loutsenko au site Ukrainska Pravda, les choses seraient différentes car elle sait parler aux gens du Parti des régions (ndlr: le parti du président Viktor Ianoukovitch).» Car, à la fin des fins, il va bien falloir négocier une solution. Pas de «pseudo-table ronde», martèle de sa prison l’ancienne égérie de la Révolution orange. Sera-ce le dernier mot alors qu’affaibli, Ianoukovitch vient de lancer une première proposition de dialogue: «pour parvenir à un compromis, j’appelle l’opposition à ne pas rejeter (des pourparlers), à ne pas suivre la voie de la confrontation et des ultimatums».

Avec un air émerveillé, les manifestants contemplent une victoire étincelanteet inespérée

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