Dans un équipage qui rappelle la diplomatie secrète du XIXe siècle, le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il a débarqué hier soir à Moscou. C'est au terme d'un périple de 9288 kilomètres parcourus en neuf jours à travers la Sibérie dans un train blindé que le «Cher Leader» retrouve aujourd'hui, pour la deuxième fois, le président russe Vladimir Poutine. Au menu des festivités du Kremlin: achat d'armement et déclaration commune contre le projet américain de bouclier antimissile.

Selon l'agence sud-coréenne Yonhap, le chef du dernier Etat totalitaire de la planète serait intéressé par des chars et des avions de combat, des navires de guerre et peut-être même par des missiles sol-air s-300, l'équivalent russe du Patriot américain. Ces emplettes interviennent après cinq années d'une famine continue qui aurait provoqué la mort de 1 à 3 millions de Nord-Coréens, selon des ONG humanitaires.

Terrorisé par l'avion

Il s'agit de la troisième sortie de Kim Jong-il hors de son pays depuis qu'il a pris le pouvoir en 1994. Au printemps 2000 et au début de cette année, le dirigeant stalinien qui entretient un culte de la personnalité sans faille s'était rendu chez son proche voisin et dernier allié, la Chine. A chaque fois, ses déplacements s'effectuent dans le plus grand secret et en train. On le dit terrorisé par l'avion et la menace d'attentats.

Ce premier voyage vers l'ouest, chez l'ex-protecteur soviétique, a forcément des accents nostalgiques. Lors du passage de la frontière russo-coréenne, à Khazan le 27 juillet, le dirigeant de 59 ans a ainsi été accueilli par Larisa Denezhko, une jeune femme qui, treize ans plus tôt, avait remis un bouquet de fleurs à son père, Kim Il-sung. Ce dernier s'était rendu à deux reprises à Moscou (en 1984 et 1986) dans un wagon cuirassé offert par Joseph Staline qui l'avait propulsé au pouvoir en 1945. Les 21 wagons vert olive de Kim Jong-il sont, eux, d'origine japonaise. A leur bord ont pris place 150 personnes: ses cuisiniers, ses médecins, ses serviteurs et ses gardes du corps. Ils sont seuls autorisés à effectuer les contrôles techniques et à fournir l'eau potable. Deux locomotives russes précèdent le convoi pour s'assurer que la voie n'est pas minée, et le représentant spécial du Kremlin en Extrême-Orient, Konstantin Poulikovski, a été convié à se joindre à l'équipage durant les neuf jours du périple.

Après Vladivostok, ce transsibérien d'un type particulier a observé une halte nocturne de 20 minutes à Khabarovsk. Selon les historiens, Kim Jong-il y serait né alors que son père avait rejoint les rangs de l'armée rouge. Une version contestée par l'hagiographie du «Soleil du XXIe siècle» présentée par les médias nord-coréens et selon laquelle il aurait vu le jour au pied du mont Paetku, une montagne sacrée coréenne.

Tous les trains bloqués pendant quatre heures

Alors que le despote nord-coréen avait effectué un bain de capitalisme à Shanghai et étudié les technologies du futur à Pékin au début de l'année, il a retrouvé à Omsk, au sixième jour de train, des industries plus traditionnelles: visite de la fabrique qui produit les chars T-80 (un modèle livré par le passé à l'ennemi sud-coréen) et des tracteurs, puis détour par un complexe agroalimentaire comprenant 270 000 porcs et livrant 20 tonnes de charcuterie par jour. La presse locale a publié une photographie supposée d'impact de balles dans la paroi de l'un des wagons.

Après une nuit passée dans une résidence de l'administration d'Omsk, Kim Jong-il a ensuite repris la route pour arriver sans nouvel arrêt à Moscou vendredi, tard dans la soirée. Une entrée dans la capitale russe qui a suscité la colère de nombreux Moscovites: pendant plus de quatre heures, tous les trains de banlieue desservant la gare Iaroslavski ont été bloqués. Le «Cher Leader», qui parle russe, aura aussi pu prendre connaissance de certains commentaires acerbes de la presse moscovite contre son déplacement. La radio privée Echo de Moscou a accusé Vladimir Poutine de «rencontrer le responsable d'un pays non seulement paria, mais super-paria».

Les Etats-Unis considèrent la dictature de Pyongyang comme un Etat «voyou» justifiant la création d'un bouclier antimissile. Le président russe et son hôte réaffirmeront ce samedi leur opposition commune à l'abandon par Washington du traité ABM de 1972 qu'implique un tel projet. Entre dimanche et lundi, Kim Jong-il se rendra encore à Saint-Pétersbourg avant de reprendre le rail, mardi, pour 10 000 autres kilomètres à travers les forêts sibériennes, direction Pyongyang.