Un soldat vit scintiller une étoile. Puis surgir, à trois reprises, un double arc-en-ciel au-dessus d’une étable, au sommet du Mont Paektu. Une hirondelle annonça alors la naissance du «Général qui dirigera le monde». Le soldat relaya le message sur terre en l’inscrivant dans l’écorce d’un arbre: «Ô Corée, j’annonce la naissance de l’Étoile du Paektu.» Selon l’histoire officielle nord-coréenne, ainsi naquit Kim Jong-il. Mais loin des mythes, les historiens défendent une autre version. D’après des documents de l’ère soviétique, il est né dans l’ex-URSS, en 1941, dans un camp militaire de Sibérie où ses parents s’étaient exilés. Avant de devenir le chef de la guérilla anti-japonaise, son père, Kim Il-sung, commandait un bataillon soviétique constitué de soldats coréens et chinois.

Pilote en Allemagne de l’Est

Installé à Pyongyang par l’armée soviétique, Kim Il-sung couve son fils, d’autant plus choyé que son petit frère s’est noyé accidentellement et que sa mère est morte à ses 7 ans. Durant la guerre de Corée (1950-1953), son père le met à l’abri en Mandchourie. Il lui enseigne la politique. Diplômé de l’université Kim Il-sung en 1964, Kim Jong-il, «génie aux dix mille talents» selon le «Grand Leader», prend du grade. Il reçoit une formation de pilote en Allemagne de l’Est. Et devient le bras droit de son père. «Kim Il-sung règne en empereur tandis que Kim Jong-il agit comme un premier ministre chargé des affaires courantes», écrit le chercheur Oh Kong-dan. Kim Jong-il intègre les services de sécurité, élimine ses rivaux. Les purges sont impitoyables.

Ascension fulgurante

Dans Kim Jong-il Report, livre de référence, Son Gwang-ju, détaille son ascension fulgurante. Nouveau secrétaire du parti chargé de la propagande, en 1973, le numéro deux du régime, de facto, sera désigné dauphin officiel en 1980. Entre-temps, il s’est remarié avec la fille d’un officier avec laquelle il a eu une fille, Sol-song. Il refera toutefois sa vie avec Ko Yong-hee, ex-danseuse étoile avec laquelle il a eu deux garçons: Kim Jong-chol et Kim Jong-un. Il devient l’homme fort du comité central et prend la tête des forces armées en 1991. Kim Jong-il a 54 ans quand il devient le numéro 1 du régime, à la mort de Kim Il-sung, le 18 juillet 1994.

La tyrannie du «Petit Staline de Pyongyang» apparaît au plus fort de la famine qui frappe le pays en 1995. Il envoie à la mort un million des siens car il refuse l’aide internationale: «Même si nous n’avons que de l’eau à boire et de l’air frais à respirer, gardons notre idéologie!» Quatre ans plus tard, la famine sévit encore. Il accepte alors l’aide de l’ONU, qui lui alloue 100 millions de dollars. Une partie est détournée: Kim Jong-il commande 200 Mercedes S, s’offre des lingots d’or et des villas en Europe. Certains de ses 23 millions de concitoyens se nourrissent d’herbes et de vers. Le dictateur jouisseur se régale des plats mitonnés par ses chefs étrangers et s’enivre de vins fins.

Kim Il-sung avait fait ériger 34 000 statues à sa gloire. Son fils perpétue le culte de la personnalité et l’agence KCNA le décrit comme «un commandant illustre, descendu du ciel, possédant l’art du commandement, un courage et une bravoure d’acier, plus puissant qu’une arme nucléaire». Mais serré dans son costume mao, Kim Jong-il, petit homme rond, est complexé par ses 1m57. Il n’en est pas moins fan de gigantisme et ses spectacles géants déifient son père et le «communisme dynastique».

Tel un Dr Folamour

Machiavélique, calculateur mais aussi impulsif, Kim Jong-il menace à la moindre occasion de transformer Séoul ou Tokyo en «mer de feu». Sa propagande raille les États avec lesquels il négocie des dollars, du riz et du mazout. Tel Dr Folamour, il humilie Moscou et l’allié chinois. Et promet le dégel nucléaire à Washington. Mais dans le secret, les scientifiques du régime mènent un programme d’enrichissement d’uranium à fins militaires. L’argent ne manque pas. Grâce aux trafics en tous genres, aux ventes de missiles (à la Syrie, à l’Iran) et aux Nord-Coréens du Japon, Pyongyang empoche des millions. Figure de «l’axe du mal» de George W. Bush, que le dictateur nord-coréen traite de «débris humain», Kim Jong-il – qualifié en retour de «Pygmée» par l’Américain – a exaucé le vœu de son père: le 10 février 2005, la Corée du Nord annonce s’être dotée de la bombe A. Le 9 octobre 2006, elle mène son premier essai nucléaire.

Son père avait fondé son régime sur l’idéologie du «Juche», théorie de l’autosuffisance censée rompre toute dépendance à l’égard de Moscou et Pékin. Pour cela, dès les années 1970, les Kim avaient entrepris les «Trois révolutions», «technique, idéologique et culturelle». Kim Jong-il, lui, rompt avec cet isolationnisme. Il autorise des investissements chinois, sud-coréens, japonais ou allemands, regarde CNN et surfe sur le net. Il lâche du lest, et surprend, quand en 2004, il ordonne le retrait de ses portraits omniprésents dans les lieux publics. Il entreprend même de timides réformes libérales. Comme la création de trois zones économiques spéciales (dont celle de Kaesong) ouvertes aux capitaux sud-coréens.

En 2007, les deux Corées négocient un «système de paix permanent». Mais l’embellie ne dure pas et la Corée du Nord suspend ses promesses de désarmement nucléaire. La centrale de Yongbyon capable d’extraire du plutonium 239 est remise en service. Résultat: Pyongyang disposerait de 30 à 60 kilos de plutonium militaire, de quoi fabriquer 5 à 10 bombes.

Attaque cérébrale

Depuis trois ans, l’état de santé de Kim Jong-il, atteint de diabète et de problèmes cardio-vasculaires, suscitait des interrogations. Le dictateur avait été victime, en août 2008, d’une attaque cérébrale suivie de complications. Puis d’une seconde attaque qui aurait entravé sa mobilité et son élocution. A Pyongyang, depuis samedi, le «Soleil du XXIe siècle» ne brille plus. Peut-être un espoir de liberté – entre les mains de son successeur et plus jeune fils – pour les 200 000 prisonniers des «camps de la mort» de la dernière dictature stalinienne.