Corée du nord

Kim Jong-Il, mort du dernier dinosaure stalinien

La tyrannie du fils de Kim Il-sung était apparue au plus fort de la famine de 1995 en Corée du Nord. Machiavélique, calculateur, impulsif, il menaçait à la moindre occasion de transformer Séoul ou Tokyo en «mer de feu»

Un soldat vit scintiller une étoile. Puis surgir, à trois reprises, un double arc-en-ciel au-dessus d’une étable, au sommet du mont Paektu. Une hirondelle annonça alors la naissance du «Général qui dirigera le monde.» Le soldat relaya le message sur terre en l’inscrivant dans l’écorce d’un arbre: «Ô Corée, j’annonce la naissance de l’Etoile du Paektu.» Selon l’histoire officielle nord-coréenne, ainsi naquit Kim Jong-il. Mais loin des mythes, les historiens défendent une autre version. D’après des documents de l’ère soviétique, il est né dans l’ex-URSS, en 1941, dans un camp militaire de Sibérie où ses parents s’étaient exilés. Avant de devenir le chef de la guérilla anti-japonaise, son père, Kim Il-sung, commandait un bataillon soviétique constitué de soldats coréens et chinois.

Installé à Pyongyang par l’armée soviétique, Kim Il-sung couve son fils, d’autant plus choyé que son petit frère s’est noyé accidentellement et que sa mère est morte à ses 7 ans. Durant la guerre de Corée (1950-1953), son père le met à l’abri en Mandchourie. Il lui enseignera bientôt la politique. Diplômé de l’Université Kim Il-sung en 1964, Kim Jong-il, «génie aux dix mille talents» selon le «Grand Leader», prend du grade. Il reçoit une formation de pilote en Allemagne de l’Est. Et devient le bras droit de son père. «Kim Il-sung règne en empereur tandis que Kim Jong-il agit comme un premier ministre chargé des affaires courantes», écrit le chercheur Oh Kong-dan. Kim Jong-il intègre les services de sécurité. Les rivaux sont éliminés. Les purges sont impitoyables.

Dans Kim Jong-il Report, livre de référence, Son Gwang-ju détaille l’ascension fulgurante de Kim-Jong-il. Nouveau secrétaire du parti chargé de la propagande, en 1973, le numéro deux du régime, de facto, sera désigné dauphin officiel en 1980. Entre-temps, il s’est remarié avec la fille d’un officier avec laquelle il a eu une fille, Sol-song. Il refera toutefois sa vie avec Ko Yong-hee, ex-danseuse étoile avec laquelle il a eu deux garçons: Kim Jong-chol et Kim Jong-un. Il devient l’homme fort du comité central, organe clé de la dictature, et prend la tête des forces armées en 1991. Kim Jong-il a 54 ans quand il devient le numéro 1 du régime, à la mort de Kim Il-sung, le 18 juillet 1994, terrassé par une crise cardiaque à 82 ans.

La tyrannie du «Petit Staline de Pyongyang» apparaît au plus fort de la famine qui frappe le pays en 1995. Il envoie à la mort 1 million des siens car il refuse l’aide internationale. «Même si nous n’avons que de l’eau à boire et de l’air frais à respirer, clame-t-il, gardons notre idéologie!» Quatre ans plus tard, la famine sévit encore. Il accepte cette fois l’aide de l’ONU, qui alloue 100 millions de dollars à Pyongyang. Sauf que Kim Jong-il en détourne une partie. Il commande 200 Mercedes S, s’offre des lingots d’or et des villas en Europe. Et alors que parmi son peuple de 23 millions d’âmes, bon nombre se nourrissent d’herbes et de vers, lui se régale chaque jour des bons plats que lui mitonnent ses chefs étrangers. Des fours à pizza lui sont livrés. Il se régale de faisans, de gibier, sushis, langoustes, ou de caviar russe. Il s’enivre de bordeaux, bourgogne et liqueurs rares. Dictateur et jouisseur.

Kim Il-sung avait fait ériger 34 000 statues à sa gloire entre 1946 et 1994. Kim Jong-il a hérité de ce culte de la personnalité. Une dépêche de l’agence KCNA le décrit comme «un commandant illustre, descendu du ciel, possédant l’art du commandement, un courage et une bravoure d’acier, plus puissant qu’une arme nucléaire». Mais serré dans son costume Mao, Kim Jong-il, petit homme rond, fait un complexe de sa taille (1m57). Ses longs pantalons cachent ses talonnettes. Il n’en est pas moins fan de gigantisme. Il monte des spectacles géants déifiant son père et le «communisme dynastique.»

Machiavélique, calculateur, impulsif, Kim Jong-il menace à la moindre occasion de transformer Séoul ou Tokyo en «mer de feu». Sa propagande couvre d’insultes les Etats avec lesquels il négocie un mois plus tard des dollars, du riz et du mazout. Tel Dr Folamour, il humilie Moscou et l’allié chinois. Et promet le dégel nucléaire à Washington. Sauf que dans le secret, alors que l’Amérique gère le nouvel Irak, les scientifiques du régime mènent un programme d’enrichissement d’uranium à des fins militaires. L’argent ne manque pas. Grâce aux trafics en tout genre, aux ventes de missiles (à la Syrie, à l’Iran) et aux Nord-Coréens du Japon, Pyongyang empoche des millions de dollars. Figure de «l’Axe du mal» cher à George W. Bush, que le dictateur nord-coréen traite de «débris humain» et de «nouveau Hitler», Kim Jong-il – que Bush qualifie en retour de «Pygmée» – a exaucé le vœu de son père: le 10 février 2005, la Corée du Nord annonce s’être dotée de la bombe A. Le 9 octobre 2006, elle mène son premier essai nucléaire.

Son père avait fondé son régime sur l’idéologie du «Juche», théorie de l’autosuffisance censée rompre toute dépendance à l’égard de Moscou et Pékin. Pour cela, dès les années 1970, les Kim avaient entrepris les «Trois révolutions» («technique, idéologique et culturelle»). Kim Jong-il, lui, rompt avec cet isolationnisme. Il autorise des investissements chinois, sud-coréens, japonais ou allemands, regarde CNN et surfe sur le Net. Il lâche du lest, et surprend, quand en 2004, il ordonne le retrait de ses portraits omniprésents dans les lieux publics. Il entreprend même de timides réformes libérales. Comme la création de trois zones économiques spéciales (dont celle de Kaesong) ouvertes aux capitaux sud-coréens. En 2007, les deux Corées négocient un «système de paix permanent.» Mais l’embellie ne dure pas. Mi-août, la Corée du Nord a suspendu ses promesses de désarmement nucléaire. La centrale de Yongbyon, capable d’extraire du plutonium 239, est remise en service. Résultat: la Corée du Nord disposerait, à l’heure actuelle, de 30 à 60 kilos de plutonium militaire, de quoi fabriquer 5 à 10 bombes. Les provocations militaires de 2009 et 2010, telle l’attaque à la torpille de la navette sud-coréenne Cheonan (46 morts) ou le bombardement de l’île de Yongbyon au Sud, ont un peu plus accru l’isolement de la Corée du Nord.

Depuis trois ans, l’état de santé de Kim Jong-il, atteint de diabète et de problèmes cardio-vasculaires, suscitait des interrogations. Le dictateur avait été victime, en août 2008, d’une attaque cérébrale suivie de complications. Puis d’une seconde attaque qui aurait entravé sa mobilité et son élocution. A Pyongyang, depuis samedi, le «Soleil du XXIe siècle» ne brille plus. Peut-être un espoir de liberté – entre les mains de son successeur et plus jeune fils –, pour les 200 000 prisonniers des «camps de la mort» de la dernière dictature stalinienne…

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