Stalinien, mais fin calculateur: en s'embarquant depuis hier pour une nouvelle tournée ferroviaire en Russie, le «cher leader» communiste nord-coréen Kim Jong-il poursuit sur rails une partie d'échecs diplomatique aussi habile que scandaleuse. Habile, parce que le périple, qui doit le conduire à Vladivostok où il rencontrera Vladimir Poutine, lui permet de flatter Moscou contre les Etats-Unis, qui ont stigmatisé son régime comme un pilier de «l'axe du mal» avec l'Iran et l'Irak. Scandaleuse, au vu du faste de son train blindé – réputé abriter un garage, une salle de cinéma et des systèmes de navigation ultra-moderne – et de l'impressionnant dispositif de sécurité déployé autour, alors que la population nord-coréenne est engluée dans la misère et que le dossier du rapprochement entre les deux Corées, capital pour le développement économique de l'Extrême-Orient russe, reste au point mort.

Avant d'arriver à Vladivostok, ce nouveau périple devrait conduire le dictateur de Pyongyang à Komsomolsk-sur-Amour et à Khabarovsk où ses étapes et ses visites tourneront autour de sites liés à l'agriculture et à la défense. Six wagons russes ont d'ailleurs été raccrochés, lors de sa halte d'une demi-heure mardi matin à la gare frontalière de Khasan, aux seize wagons nord- coréens pour permettre à tous les dignitaires de la région – conduits par l'émissaire présidentiel Konstantin Pulikovskiy – de s'entretenir en roulant avec Kim Jong-il.

L'Extrême-Orient russe, qui souffre de son éloignement de Moscou, rêve de devenir un grand couloir d'acheminement entre l'Europe occidentale et la péninsule coréenne. Et les dirigeants de Pyongyang, qui bloquent la réouverture de la ligne de chemin de fer intercoréenne dont la Corée du Sud est pourtant prête à payer les travaux, jouent de cet espoir pour obtenir en échange soutien diplomatique et aide économique.

Ce nouveau «voyage d'études» de Kim Jong-il reflète surtout, malgré de timides réformes en cours à Pyongyang (Le Temps du 13 août), l'immobilisme du pouvoir nord-coréen, symbolisé par ce train d'un autre âge fabriqué au Japon pour son père Kim Il-sung, décédé en 1994. L'an dernier, des informations recueillies par la presse russe lors de ses neuf jours de traversée en Russie avaient fait état de festins à bord, avec langoustes, alcool et vins français. Ceci, alors que les 20 millions de Nord-Coréens n'ont pas d'autre choix que de circuler à pied, dans des trains antédiluviens ou dans des bus rafistolés prêts de rendre l'âme.

En bon dictateur emprisonné dans sa bulle, Kim Jong-il avait aussi suscité une levée de boucliers de la population russe bloquée durant des heures dans les gares fermées sur le passage de son convoi. «Le vrai changement interviendra quand Kim prendra l'avion», note avec ironie un diplomate en poste à Pékin.