Asie

Kim Jong-un achève sa mission nucléaire

Pyongyang affirme être devenue une puissance nucléaire. Les Etats-Unis appuient de nouvelles sanctions. Mais malgré les condamnations internationales, il faudra bien, en fin de compte, négocier avec la Corée du Nord. Décryptage

Pour la Corée du Nord, le 28 novembre 2017 devrait entrer dans l’histoire comme le jour où elle est devenue une puissance nucléaire. A la suite du tir réussi d’un missile balistique intercontinental capable de frapper l’entier du territoire des Etats-Unis et armé d’une charge nucléaire, le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un a déclaré avoir réalisé la «grande cause historique, l’achèvement d’une force nucléaire d’Etat», ont fait savoir les médias nord-coréens. Pyongyang clarifie par ailleurs sa doctrine: le feu nucléaire n’est envisagé que comme mesure de riposte à une attaque du même type.

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Après deux décennies d’un programme longtemps tenu secret, puis mené malgré la multiplication de sanctions internationales sous l’égide de l’ONU, Pyongyang affirme donc avoir atteint son objectif: posséder l’arme atomique pour assurer sa défense. Il subsiste bien sûr de nombreuses interrogations sur la capacité réelle du régime totalitaire à mener une telle frappe dans l’immédiat. Mais après six essais nucléaires et une progression spectaculaire de ses tirs de missiles balistiques, les voisins de la Corée du Nord et les Etats-Unis doivent reconnaître que la menace est désormais bien réelle. Le missile tiré mardi «aurait un rayon d’action largement suffisant pour atteindre Washington D.C.», explique David Wright, expert en contrôle des armements de l’Union of Concerned Scientists, cité par l’AFP.

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Que signifie ce tournant proclamé par Pyongyang?

1. La Corée du Nord doit être prise au sérieux

Que la communauté internationale reconnaisse ou non le statut de puissance nucléaire à la Corée du Nord ne changera pas grand-chose à la détermination de Pyongyang. Kim Jong-un poursuivra son effort militaire aussi longtemps qu’il n’obtiendra pas satisfaction: négocier directement avec Washington les conditions d’un accord de paix définitif pour remplacer l’armistice hérité de 1953. Cet accord pourrait s’accompagner d’un gel de son arsenal nucléaire, mais il faudra en payer le prix. Pyongyang veut procéder par étapes, sur la base d’un donnant-donnant, avec l’arrêt des manœuvres militaires des Etats-Unis et de leurs alliés, puis le retrait des troupes américaines de Corée du Sud, enfin le versement de compensations financières sous forme d’aide.

Ce que Washington, Séoul et Tokyo considèrent comme un chantage s’appuie désormais sur un rapport de force nouveau. Pékin et Moscou, dans une moindre mesure, tous deux également opposés au programme nucléaire de Pyongyang, défendent en partie cette approche. La Chine vient ainsi de rappeler qu’elle milite pour un «double moratoire», le gel des exercices militaires entre Washington et Séoul en échange d’un gel des programmes militaires nord-coréens. L’annonce par Pyongyang de l’aboutissement de son programme nucléaire pourrait être le signal que Kim Jong-un est aujourd’hui prêt à négocier sur le plan diplomatique.

2. Les Etats-Unis un peu plus marginalisés

Quelle sera la réaction de Washington? «On va s’en occuper», a lâché de façon énigmatique Donald Trump juste après l’annonce nord-coréenne. Dans l’immédiat, les Etats-Unis se tournent vers l’ONU. Mais il sera difficile pour le président des Etats-Unis de faire comme si de rien n’était après avoir fait de la menace nord-coréenne l’un de ses champs de bataille rhétorique favoris. N’a-t-il pas menacé la Corée du Nord d’annihilation en cas de menace nucléaire de sa part? N’a-t-il pas annoncé que sa tournée asiatique était un succès pour isoler Pyongyang?

Or, ni la Chine, ni la Corée du Nord n’ont changé d’attitude. Les menaces de Washington restent sans effet. S’il ne veut pas totalement perdre la face vis-à-vis de ses protégés dans la région, Donald Trump doit agir rapidement. Il a deux options: une action militaire qui, de l’avis de la plupart des experts, se solderait par un désastre, ou tendre la main à Kim Jong-un dans un retournement spectaculaire de situation qui pourrait tourner à son avantage (avec un Prix Nobel à la clé?). Le plus probable est toutefois que Washington – où règne un certain chaos – soit contraint à l’inaction, accélérant ainsi sa marginalisation dans la région.

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3. La Chine s’impose

Pékin, dont un envoyé spécial était à Pyongyang il y a moins de dix jours, aurait quelques raisons d’en vouloir à l’entêtement de Kim Jong-un: son programme nucléaire alimente une course aux armements dans la région et donne une justification à Shinzo Abe, qui veut remilitariser le Japon. Dans les faits, la Chine s’impose peu à peu comme le maître du jeu régional. Il ne peut y avoir d’intervention militaire en Corée du Nord sans une forme d’aval de Pékin, tout comme un accord de paix devrait se faire sous son égide. Après le retrait d’un traité commercial négocié avec les alliés des Etats-Unis en Asie de l’Est par son prédécesseur, Donald Trump a en réalité transféré la gestion du dossier nord-coréen à la Chine en déclarant faire confiance à Xi Jinping pour régler le problème. Pour les voisins de la Chine, le signal ne pouvait être plus clair. Désormais, c’est vers Pékin qu’il faudra se tourner pour sa sécurité.


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