«La vie est devenue meilleure», disait Staline en 1936, au moment de déclencher en URSS la grande terreur. La vie est-elle devenue meilleure en Corée du Nord? Pour quelques visiteurs, Pyongyang a gagné le surnom de Pyonghattan, tant les tours de construction récente sont nombreuses. On y voit une petite classe moyenne smartphone à l’oreille. Dans la capitale comme en province, il y a des marchés animés.

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Cette description, on la trouve dans quelques pages de la plus récente biographie (en anglais) de Kim Jong-un, le jeune maître de ce qu’on nommait naguère l’Etat-ermite. Le conseiller national Claude Béglé, qui a fait beaucoup de raffut en rendant compte en direct, par des tweets énamourés, du périple coréen dont il va rentrer, a-t-il lu ce livre? Peut-être, mais pas très bien.

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Des cours sur les droits humains et la démocratie

L’auteure, Anna Fifield, est la correspondante du Washington Post à Pékin, après l’avoir été à Séoul, visitant pendant dix ans, dans tous les sens, la République du Nord. Elle revient en détail, et c’est l’intérêt de son livre, sur le séjour de cinq ans du jeune Kim, dans deux écoles de la région bernoise au tournant du siècle. Qu’y a-t-il appris? On lui parlait de droits humains, de l’émancipation des femmes, de démocratie, de Mandela, de Gandhi… De Révolution française aussi, quand le populaire, après une petite amélioration de son sort, n’avait plus supporté une régression et une oppression.

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Lorsque le jeune homme, alors un complet inconnu, a succédé en 2011 à son père, Kim Jong-il, on a pu penser que des années de formation dans la Suisse fonctionnelle, apaisée et plutôt égalitaire lui inspireraient le projet d’un assouplissement du régime impitoyablement autoritaire dont il héritait. Anna Fifield dit qu’il fallait attendre exactement le contraire: Pak Un (son nom d’emprunt à Berne) a compris là qu’une évolution démocratique, ou même une ouverture à la chinoise, serait le pire des dangers pour la dynastie rouge instaurée un demi-siècle plus tôt par son grand-père, et pour la clique au pouvoir autour de la famille régnante.

Le jeune Kim n’est pas sot: il a perçu d’autres périls. En 1994, son père avait pris le contrôle d’un pays exsangue. Le protecteur et client soviétique avait disparu, la Chine regardait ailleurs, l’économie du Nord, qui vingt ans auparavant était plus puissante que celle du Sud, était maintenant par terre: la famine tuait des Coréens par dizaines de milliers. Kim Jong-il, pour ne pas être balayé, a renforcé toutes les disciplines sociales et politiques au prix des pires violences. Mais en même temps, il a lâché la bride économique à son peuple affamé: puisque l’Etat ne peut plus le nourrir, laissons-le organiser sa propre survie. Des marchés spontanés, des réseaux d’échanges informels, des trafics en tout genre, y compris – massif – de méthamphétamines, se sont développés, souvent sous la protection de dongju (maîtres de l’argent) haut placés, et dans un système de pots-de-vin généralisé.

Le régime a dû sa survie à ce laisser-faire, Kim Jong-un en a hérité et il cherche par tous les moyens à le développer. Le plus récent, bien sûr, c’est le poker qu’il a entamé avec Donald Trump dans le but d’obtenir la levée des lourdes sanctions qui frappent encore le pays. Ce serait un formidable ballon d’oxygène. Car Kim sait bien (Berne! Révolution française!) ce qui arrive quand le peuple voit s’envoler de menus avantages obtenus. Il faut qu’il puisse continuer à dire, comme le fait sa propagande, «vous n’avez plus, grâce à moi, à vous serrer la ceinture». Alors, le successeur développe ce que le père avait commencé. L’exportation contrôlée de main-d’œuvre, mais aussi l’entretien de réseaux internationaux qui permettent à la classe dirigeante, et d’abord à la famille Kim, d’obtenir avec succès les biens de luxe que les sanctions voudraient retenir.

Anna Fifield décrit la société nord-coréenne en trois classes assez étanches. En haut, les loyaux, qui dépendent de leur soumission au pouvoir, en tirent des avantages et craignent de les perdre: 10% de la population. En bas, les hostiles, que le pouvoir redoute et surveille, relègue loin des centres, parfois dans des camps que le rapport d’une commission de l’ONU compare aux camps de concentration nazis: 40% des Coréens du Nord. Au milieu, la moitié de la population: les flottants, qui cherchent à survivre dans l’espace économique qu’on leur laisse.

Tout au sommet, la famille et ses affidés vivent dans un grand confort. Le jeune Kim a le choix entre 33 résidences, desservies par 28 gares privées. Les curieux peuvent aller voir, par exemple, sur Google Maps, 100 km au sud de Pyongyang, juste à l’est de la ville de Sinchon, une résidence desservie par la gare Kim Jong-il…

Un maréchal, un général et un oncle abattu

Mais le régime tient aussi par la poigne de fer que Kim Jong-un a renforcée. Pour que les choses soient immédiatement claires, il avait commencé par éliminer un maréchal, fusiller au canon antiaérien un général, humilier et abattre son oncle Jang Song-thaek, qui se prenait pour le régent du blanc-bec. Il a nommé sa sœur, Kim Yo-jong (qui était avec lui à Berne pour apprendre les mêmes leçons) grande prêtresse de la censure et de la propagande, organisant le culte de son frère: il ne manquait jamais la cible à 3 ans, domptait un cheval sauvage à 6, conduisait un camion à 8, et à 80 km/h!

Et il a fait assassiner il y a deux ans son demi-frère plus ou moins exilé, Kim Jong-nam, à Kuala Lumpur. Ce Kim-là était aussi étudiant en Suisse, à Genève, avec une demi-sœur, Nam Ok, dont Anna Fifield révèle (sans trahir sa résidence) qu’elle se cache en Europe, peut-être en Suisse.

La vie est devenue meilleure en Corée du Nord? Pas pour tout le monde. Et la démocratie, qui régresse dans son cœur même, n’a pas besoin d’«idiots utiles» (comme Lénine ne l’a pas dit) qui ne voient dans les dictatures que ce que le tyran leur montre.


Anna Fifield, «The Great Successor, The Divinely Perfect Destiny of Brilliant Comrade Kim Jong Un», John Murray.