Ils se terrent comme des rats dans un appartement vide traversé de courants d'air. Une mère et ses trois enfants, dont un garçon de 23 ans qui bégaie depuis le mois d'août, quand il s'est fait tabasser par une foule en délire. Leur tare? Avoir le nez fin, le front bombé et l'implantation des cheveux haute sur le crâne. Autant de signes de leur origine tutsie, bien mal cotée à Kinshasa depuis que les rebelles congolais aidés du Rwanda et de l'Ouganda ont lancé leur rébellion il y a quatre mois dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC).

Ils vivaient dans la capitale depuis dix ans, venus de leur Kivu natal. Le 4 août, deux jours après le début de l'insurrection à 2000 kilomètres de Kinshasa, des soldats congolais ont débarqué dans leur maison et ont tout fouillé à la recherche d'armes et d'appareils de télécommunication. Ils n'ont rien trouvé, mais ont embarqué la famille sous les applaudissements du voisinage qui voulait les brûler vifs. Pendant tout le mois d'août, des centaines de personnes ont connu le «supplice du collier», un pneu enflammé autour du cou jusqu'à ce que mort s'ensuive. «Les gens se délectaient d'une joie sauvage», se souvient l'épouse d'un Tutsi emprisonné. La mère et ses trois enfants, eux, ont eu de la chance. Sauvés par un officier qui connaissait leur père, ils ont pu s'échapper jusqu'à cet appartement désaffecté, où ils n'osent pas faire de bruit de peur que les voisins les repèrent. «Nous sommes Congolais et n'avons personne au Rwanda», insiste la mère.

«Rusés, manipulateurs»

Selon un diplomate européen, les ambassades occidentales sont réticentes à accorder des visas, pour prévenir un afflux de réfugiés au cas où la situation se détériorerait dans l'est du pays, occupé par les rebelles et d'où sont originaires les Tutsis du Congo. Beaucoup se sont fait arracher leurs papiers nationaux et 400 personnes ont été identifiées par les Nations Unies comme étant toujours cachées. Le chiffre réel pourrait être trois fois plus élevé. Quelque 130 autres personnes ont été emmenées dans une base militaire, le camp Kokolo, «pour leur propre sécurité», affirment les autorités. «Amnesty International crie des potins quand elle parle de chasse aux Tutsis, défend Léonard She Okitundu, ministre des Droits humains. La population s'est juste défendue contre l'agresseur, ça n'avait rien de racial.» Selon cet ancien militant des droits de l'homme exilé en Suisse, «il faut comprendre la rage des habitants de Kinshasa, qui ont passé deux semaines sans électricité quand les rebelles ont pris en août le barrage d'Inga. Les bébés mouraient dans les couveuses!»

«Le gouvernement joue avec le dossier des internés tutsis pour que la communauté internationale fasse pression sur le Rwanda et l'Ouganda afin qu'ils retirent leurs troupes», affirme un fonctionnaire de l'ONU. Mais l'affaire sert aussi ces deux pays: au dire d'un ambassadeur occidental, «les autorités rwandaises et ougandaises ont fait du génocide de 1994 un fonds de commerce qui les pose en victimes. Quand nous leur avons demandé d'accueillir les Tutsis de Kinshasa, elles ont refusé. En fait, ça les arrange plutôt bien de continuer à brandir le risque d'un drame.» Selon un membre de l'entourage du président Kabila, l'Occident n'est pas non plus innocent: «La réelle cause de l'intérêt des pays développés pour le problème tutsi est qu'il permet de fragiliser Kabila, qui s'est toujours montré hostile au néolibéralisme triomphant.»

Dans les rues de Kinshasa, tout le monde a son mot à dire sur les Tutsis, «rusés», «manipulateurs», voire «sataniques», qui n'ont jamais voulu s'intégrer. On ne leur pardonne pas de s'être comportés en conquérants lors de leur arrivée au pouvoir avec Laurent-Désiré Kabila, quand ils détenaient tous les postes stratégiques, même si les Rwandais avaient alors l'ascendance sur les Tutsis congolais, les Banyamulenge. Toujours assimilés aux Rwandais comparés à des «nazis prêchant l'expansionnisme et la supériorité des races», les Tutsis de l'ex-Zaïre se sentent pourtant davantage proches du juif errant et ont «les réflexes de toute minorité menacée, expliquent-ils: la recherche de repères identitaires et le culte de l'excellence».

L'impopularité des Tutsis et l'ingérence des Rwandais dans le régime de Laurent-Désiré Kabila se sont soldées par leur rejet définitif du pays en juillet, amorçant leur rébellion. Pour les autorités congolaises, il ne fait aucun doute qu'ils préparaient un coup depuis décembre dernier. Ils auraient tenté à plusieurs reprises d'assassiner le président de la RDC pour le remplacer par une «marionnette». Depuis qu'ils sont partis, la popularité du chef de l'Etat a connu une embellie et les commentateurs congolais s'indignent de sa mise au ban par la communauté internationale. Après tout, disent-ils, en quatre ans de pouvoir, le régime en place à Kigali n'a pas promis d'élections et aucune chancellerie occidentale n'en fait état.