Editorial

Kobané nous renvoie à notre impuissance

Kobané meurtrie et encerclée n’en finit pas de mourir. Acculés, dos à la frontière, les combattants kurdes sont devenus les héros de la résistance contre le péril djihadiste. Tous derrière Kobané, entend-on, lit-on partout. On s’insurge, se rengorge: mais qu’attendent les Turcs pour intervenir? Ces cris d’orfraie sont d’autant plus stridents qu’ils sont poussés bien loin de la Turquie, dans des pays qui rechignent à accueillir des réfugiés syriens et se refusent à intervenir en Syrie.

Ankara ne l’entend pas de cette oreille et quelle que soit l’indignation générale, Recep Tayyip Erdogan, le président, répugne à intervenir. Car bien que la Turquie ait, du bout des lèvres, accepté de participer à la coalition menée par les Etats-Unis contre l’Etat islamique (EI), le gouvernement turc ne considère pas la lutte contre les djihadistes comme sa priorité. Certes, il se méfie de l’EI, depuis que ce groupe a enlevé, puis libéré, 49 ressortissants turcs. Mais il continue de voir d’un bon œil les autres formations salafistes qui combattent le régime de Bachar el-Assad. Les fanatiques du Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida, ont d’ailleurs pignon sur rue en Turquie, alors qu’ils sont désormais pris pour cible en Syrie par les avions de chasse américains. Ankara ne veut pas non plus secourir les combattants kurdes piégés à Kobané, car ils se battent sous la bannière d’un parti affilié au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), avec lequel la Turquie est en guerre, même si depuis deux ans des négociations de paix ont lieu. Recep Tayyip Erdogan n’a cessé de le marteler: PKK et EI, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Intervenir à Kobané reviendrait pour l’armée turque à aider militairement les combattants kurdes qu’elle pourchasse ailleurs.

Il y a d’autres Kobané en Syrie: villes ou villages assiégés, populations martyrisées. Mais ils ne se trouvent pas en lisière de frontière sous l’œil des caméras. Sur les promontoires qui font un balcon au-dessus de Kobané, les habitants forcés à l’exil assistent médusés à la destruction de leurs maisons. Cette tragédie lamentable nous renvoie à notre impuissance de spectateurs.

Le dénouement de ce drame dépend de l’attitude de la Turquie, qui pourrait payer cher ses atermoiements. En laissant sans broncher Kobané s’effondrer, elle offrirait une victoire facile et symbolique à l’EI. L’ouverture de ses frontières pour laisser passer les combattants kurdes et les armes indispensables lui éviterait l’opprobre: celui d’avoir choisi le camp des djihadistes.