L'été est rude pour les faucons. Paul Wolfowitz, qui est allé mesurer en Irak les difficultés de l'après-guerre, a été chahuté à Najaf. Son ministère, le Pentagone, avait auparavant envoyé une mission d'enquête indépendante sur le terrain. Les experts viennent de rendre leur rapport: une douche glacée. L'aggravation des conditions de sécurité et de vie en Irak leur fait dire que l'avenir de l'intervention coalisée se jouera au cours des trois prochains mois. Dans l'une de leurs recommandations urgentes, ils demandent la création à Washington d'une doublure de l'autorité d'occupation, pour corriger l'ignorance et la légèreté dans lesquelles a commencé la reconstruction. Le proconsul Paul Bremer est rentré d'urgence pour en parler, et, à peine débarqué, il a couru les studios de TV pour tenter de rassurer les Américains sur la suite de sa mission.

Les experts, surtout, recommandent à George Bush de reprendre le chemin de l'ONU: les Etats-Unis, disent-ils, ne peuvent pas réussir ce qu'ils ont entrepris sans l'appui de leurs principaux alliés ou partenaires, et il faut absolument que l'occupation se transforme en une action légitimée par les Nations unies. Pour Donald Rumsfeld, Wolfowitz et leurs amis, pour le vice-président Dick Cheney, la pilule est particulièrement dure à avaler. Après une éclipse dont ils devaient penser qu'elle durerait plus longtemps, l'ONU rentre dans le jeu irakien comme un acteur indispensable. Le Conseil de sécurité se réunit mardi pour débattre du rapport que Kofi Annan vient de lui adresser, et pour entendre son représentant à Bagdad, Sergio Vieira de Mello. Trois Irakiens seront aussi là, au nom du Conseil de gouvernement mis en place il y a une semaine.

Des volontaires?

Si les Américains acceptent de reprendre langue à l'ONU, c'est qu'ils ont le couteau sous la gorge. Ils cherchent des soldats et de l'argent. Dans la «coalition des volontaires», on ne se bouscule pas pour envoyer des troupes en Irak. Le rideau de fumée que déploie le Pentagone ne parvient pas à dissimuler la minceur de l'effectif rassemblé: un millier d'hommes, hors GI's et Tommies. Les non-coalisés, de Paris à New Delhi en passant par Moscou ne veulent envisager un engagement (financier ou de sécurité) que sous un mandat de l'ONU.

Quel mandat? Le Conseil de sécurité va en discuter, mais Kofi Annan, dans son rapport, dit les choses carrément. La résolution 1483, qu'ont obtenue les Etats-Unis, rend les coalisés responsables de la sécurité en Irak. Le secrétaire général trouverait dès lors étrange que le Conseil décide le déploiement d'une force des Nations unies: ce parallélisme militaire lui semble dangereux. Et ce n'est pas ce qu'attendent les Irakiens: ils veulent, eux, le départ des occupants, et un gouvernement provisoire qui soit réellement légitime. L'urgence, pense donc Annan, c'est d'établir un calendrier de retour à la souveraineté irakienne pour que l'occupation prenne fin le plus tôt possible. «La démocratie, dit le Ghanéen réservé, ne peut pas être imposée de l'extérieur.»

Kofi Annan est le serviteur d'un Conseil de sécurité qui n'a pas voulu la guerre. Même s'il ne le dit pas ainsi, la seule manière de ramener la paix et la stabilité en Irak, c'est, à ses yeux, de mettre fin à l'état de guerre, donc de retirer les forces d'invasion. Ensuite, l'ONU pourra réellement jouer son rôle sans compromissions. Dans l'immédiat, il propose le lancement d'une nouvelle mission d'assistance, qui porte le joli nom d'Unami, et pourrait avoir un champ d'action largement étendu.

Cette nouvelle configuration irakienne, et les difficultés américaines, offre sans doute une chance inespérée à l'Europe de refaire son unité. Tony Blair, malgré ses caresses à Washington, a toujours tenté d'imposer la voie onusienne; les coalisés de la «nouvelle Europe» ne peuvent que préférer le cadre des Nations unies à la situation de mercenaires. Et l'ONU, c'est ce que demandent depuis toujours Paris et Berlin. Londres va envoyer auprès de Paul Bremer à Bagdad son ambassadeur aux Nations unies, Jeremy Greenstock, inlassable chercheur de compromis. On peut y voir un signe.