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Au Palais des Nations, Michael Møller évoque la mémoire de Kofi Annan. Genève, 20 août 2018.
© Keystone / SALVATORE DI NOLFI

ONU

Kofi Annan était «un homme de paix dans une ville de paix»

Le directeur général de l’Office des Nations unies à Genève évoque le legs de Kofi Annan pour Genève et le multilatéralisme

Très affecté par la disparition de celui qui fut son ami et mentor durant près de quarante ans, Michael Møller rappelle l’apport de Kofi Annan au multilatéralisme et à la Genève internationale dans une période de grandes transformations

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Le Temps: Que doivent Genève, l’ONU et la Cité à Kofi Annan?

Michael Møller: Première évidence: l’impact de sa vie va perdurer. La grande majorité des témoignages à l’annonce de son décès ont été très positifs et jettent une lumière positive sur les Nations unies comme elles n’en avaient plus bénéficié depuis longtemps. Bizarrement, il aura fallu qu’il meure pour que cela se produise. Cela reflète la richesse de son héritage qui est exceptionnel si l’on pense à tous les aspects sur lesquels il a eu un impact durant ses quarante années passées au sein des Nations unies.

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Si vous deviez donner des exemples?

Je commencerais par son initiative pour créer l’Alliance globale pour les vaccins et l’immunisation (GAVI) donnant l’accès à des médicaments à des prix raisonnables. Il a négocié avec toutes les grandes compagnies pharmaceutiques pour obtenir leur accord afin de développer des médicaments génériques. Il a su réunir tous les acteurs pour vacciner des millions de personnes. Ensuite, il y a les droits de l’homme: quand il est devenu secrétaire général, il s’est fixé comme objectif d’intégrer ces principes dans le travail des Nations unies. Cela n’allait pas de soi. Jusque-là, il était tout simplement impossible de mentionner les droits de l’homme au Conseil de sécurité. Aujourd’hui, il n’y a plus une seule décision qui n’intègre pas cette dimension.

C’est Kofi Annan qui a imposé ce nouveau vocabulaire?

Il n’est pas le seul, mais il a su mettre la société civile en marche et ensemble ils ont fait un travail remarquable. En moins de vingt ans, on a transformé les droits de l’homme en quelque chose de très opérationnel. Tout le système onusien est aujourd’hui infusé de ces principes. C’est un changement intellectuel et culturel dont Kofi Annan est en grande partie l'artisan.

N’est-ce pas le contexte, celui de l’après-guerre froide, qui l’a permis?

Bien sûr, mais il a su en profiter. Le concept de responsabilité de protéger – qui est un peu malade ces jours-ci –, c’est lui qui l’a poussé avec vigueur. Encore aujourd’hui, je ne sais pas comment il a pu convaincre tous les membres de l’Assemblée générale de voter pour une résolution qui en fait allait contre eux-mêmes, pour certains d’entre eux. C’est un principe qui n’est pas vraiment respecté, mais qui existe et fait partie du credo de l’organisation. Il y a aussi la Cour pénale internationale créée sous son mandat de secrétaire général. Les Objectifs du millénaire pour le développement étaient aussi son invention. Il a convaincu les pays membres à signer cet accord dont on voit aujourd’hui l’impact dans la vie quotidienne d’énormément de monde: durant les quinze premières années de ce siècle, la pauvreté extrême et la mortalité néonatale ont diminué de moitié. On a fortement augmenté l’accès à l’enseignement primaire, etc. Résultat, aujourd’hui nous avons les Objectifs du développement durable qui sont en train de transformer notre manière de travailler.

Mais Kofi Annan, c’était aussi un fils très actif de l’Afrique. Pendant ses voyages sur le continent africain, il s’est par exemple rendu compte qu’il y avait plus d’agriculteurs qui mouraient des suites de morsures de serpent que de maladies comme la malaria. Il a alors convaincu l’OMS de mettre ce problème sur la liste des maladies non transmissibles et de le combattre avec la mise à disposition de sérum. On pourrait ajouter à la liste l’éducation des filles et bien d’autres choses.

Quelle était la méthode Kofi Annan pour faire la différence?

Sa manière d’être: une voix très douce mais très ferme, une argumentation logique. Il savait être très convaincant, inclusif, tacticien. Il avait cette capacité hors du commun de se faire entendre de tout le monde. L’un de ses trucs, c’était de parler très bas, il fallait donc tendre l’oreille pour l’entendre. Quand on doit faire attention, on écoute mieux.

Certains parlent très bas et on ne les entend pas…

Lui, on l’entendait. Quand il vous invitait à une réunion autour d’une table, tout le monde venait, même ceux qui n’étaient pas forcément d’accord avec lui. Il en était capable car il connaissait parfaitement l’ONU: il était le premier secrétaire général issu du sérail, il était familier du monde diplomatique, des politiques, il savait quels boutons presser et dans quelle séquence pour faire avancer la machine très souvent en dépit d’elle-même. Son humanité, sa compassion faisait son attrait. Il se souvenait de tout le monde, des noms de famille, de celui de vos enfants. Quand il parlait, on avait l’impression d’être spécial.

Sa popularité n’est-elle pas aussi venue de sa capacité à résister aux Etats-Unis, alors que l’on pensait dans un premier temps qu’il en était un pantin?

En partie, mais le contexte n’était pas celui des Etats-Unis contre tous. Il était devenu l’ONU, un homme qui par définition ne prenait pas parti, restait équitable, neutre, objectif. On l’a encore vu par la suite dans sa façon par exemple d’aider les Kényans à sortir de leur crise politique, d’arrêter les massacres et de se doter d’une nouvelle constitution. C’était un travail de dentelle. Il était très zen, très centré, avec un pouvoir d’analyse politique très évolué, il comprenait les situations, les gens, et savait utiliser cela de manière opérationnelle.

Dans cet héritage, il y a la Fondation Kofi Annan, peut-elle lui survivre?

J’espère qu’ils vont continuer car ils font un travail formidable. Leurs finances vont bien, le soutien est là. Cette fondation fait partie de la vie internationale de Genève.

Kofi Annan savait aussi être direct et renoncer lorsqu’il estimait ne plus être en mesure de faire la différence. On l’a vu lorsqu’il a renoncé après quelques mois à son poste de premier envoyé spécial pour la Syrie.

Oui, mais avant cela il avait obtenu l’accord de la communauté internationale pour se mettre autour d’une table, pour jeter les bases d’une négociation politique. Il a fait bouger les choses, mais il a aussi su dire à un moment donné que cela n’allait plus. Il s’est rendu compte qu’il n’était plus la personne adéquate. C’était aussi sa force, reconnaître ses limites.

Existait-il un esprit Kofi Annan qui entrait en résonance avec l’«esprit de Genève»? Peut-on parler de la rencontre d’une ville et d’un homme?

Un homme de paix dans une ville de paix. Il habitait à Genève, il y avait fait ses études, y avait plein d’amis depuis très longtemps. Il y a fait une partie importante de sa carrière onusienne, à l’OMS, au HCR et comme secrétaire général. Il aimait beaucoup cette ville. Il a emprunté à Genève, mais il lui a beaucoup rendu: la Genève internationale comme on la connaît a une dette envers lui pour avoir renforcé cette idée, cette identité.

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Il avait par ailleurs cette capacité d’être en contact avec des représentants de tout le spectre politique genevois…

C’était très exactement le caractère du personnage, cette capacité de rassembler des gens de tous bords, avec des amitiés identiques.

Sur un plan plus personnel, qu’a représenté Kofi Annan pour vous?

C’était un ami, un mentor, un modèle. Sa disparition a été un choc. Je n’avais plus été aussi affecté depuis la mort de mes parents. J’ai commencé à travailler avec lui presque depuis le début de ma carrière, il y a quarante ans, au HCR. A chaque étape de ma carrière, je le consultais. J’ai travaillé avec lui dans différentes fonctions, notamment deux ans comme directeur de sa fondation. Toutes ces décennies dans son ombre ont formé ma façon de travailler. Si je ne l’avais pas connu, je ne serais pas au poste que j’occupe actuellement. J’ai une dette énorme envers lui.

Qu’en était-il de son rôle en Afrique?

Il était le fils le plus connu d’Afrique après la disparition de Mandela. Cette stature, il la devait aussi à son attitude critique. Souvenez-vous de l’un de ses discours, il y a quelques années de cela, à l’Union africaine: debout devant tous les chefs d’Etat, il leur avait dit que cela suffisait de rester au pouvoir indéfiniment, qu’il était temps de changer de leadership, d’introduire plus de démocratie. Il insistait beaucoup sur la justice. Il ne fut pas du tout content quand certains Etats commencèrent à critiquer la CPI.

Ces dernières années, n’était-il pas gagné par une forme de pessimisme sur l’évolution du monde?

Non. Il est toujours resté un optimiste-né, c’était l’une de ses forces. Il aimait raconter cette histoire: à l’école, l’un de ses professeurs met un jour une feuille blanche au mur, avec un petit point noir dans un coin, et demande à la classe: que voyez-vous? Toute la classe répond: un point noir! Le professeur répond: erreur, c’est la feuille blanche qu’il faut voir. Il faut voir la totalité et ne pas se perdre dans les petits détails, ou les choses négatives. Il a toujours œuvré de la sorte. Il n’était pas naïf, il savait où le monde allait.

Sa mémoire peut-elle aider à aller de l’avant, pour ceux qui croient au pouvoir transformateur de l’ONU?

Il a su utiliser l’outil Nations unies de manière magistrale, avec beaucoup d’impact. Cela nous rappelle l’utilité de cette organisation. Ce qui va nous manquer, c’est sa voix, sa force morale, sa capacité de calmer les choses au moment où on s’éloigne des normes mises en place depuis 70 ans, au moment où il semble que c’est celui qui hurle le plus fort qui aura raison.

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