«Tu n'arriveras pas à tes fins de cette façon. Nous vivons dans une société pyramidale. Nous devons avoir confiance dans nos leaders et savoir patienter.» Assis au premier rang sur une chaise d'écolier, comme la centaine d'hommes et d'adolescents venus se rassembler en ce dimanche après-midi pluvieux dans l'école primaire de Toplican, le vieux chef du village a tout de suite corrigé le tir. En face de l'assistance, mal fagoté dans un manteau gris avec son allure d'étudiant attardé, l'éloquent porte-parole du mouvement «Autodétermination», Albin Kurti, défend depuis presque une heure son idée de grande protestation civique pour accélérer le départ de l'ONU du Kosovo. Bon orateur, fort de réputation d'intégrité et de son passé de porte-parole de l'ex-guérilla de l'UÇK, cet activiste de 32 ans s'est donné pour mission de talonner les politiciens locaux, dont il dénonce la collusion avec «les internationaux». Pas question, pour lui, d'attendre plus longtemps et «d'accepter, qu'une fois de plus, on nous vole notre histoire».

Pris à la lettre, le discours sans concession d'Albin Kurti sur une indépendance immédiate sanctionnée par référendum est considéré par la Minuk (la Mission des Nations unies au Kosovo) comme explosif dans cette période de transition. L'ONU, échaudé par la mort de deux partisans d'«Autodétermination» lors d'une manifestation en février, a d'ailleurs pris la décision controversée de l'arrêter, puis de surveiller ses allées et venues. Mais dans la salle de cette école uniquement remplie d'hommes et de jeunes garçons, le ton n'est pas à la vindicte généralisée. L'idée de devoir encore patienter est admise: «Tu dois faire en sorte que nos hommes politiques te suivent, juge Xhavit Dhakij, un élu local. Ce qu'il faut, c'est rester unis.»

Les mots d'Albin Kurti, assénés devant une carte où l'on voit se découper les futurs contours des enclaves serbes proposés par le plan du médiateur finlandais Marti Ahtisaari, sonnent pourtant juste dans ce bourg des environs de Pristina. Tous ces villageois kosovars, paysans pour la plupart, voient d'un mauvais œil la proposition de créer un lien territorial entre les enclaves de Lipjane et Gracanica, et le renforcement des zones protégées autour du monastère orthodoxe voisin. Tous, à coup sûr, sont aussi sensibles aux arguments de l'orateur, en faveur «d'une armée kosovarde digne de ce nom et d'une intégrité territoriale complète». Pas un, toutefois, n'ose répondre favorablement, en public, à son «appel au soulèvement» et au déferlement, dans Pristina, d'un demi-million de manifestants pour réclamer le départ de la Minuk: «Sa voix doit être écoutée, juge Hashim, un éducateur marié à une fille de Toplican. Pour le moment toutefois, le suivre les yeux fermés ne serait pas raisonnable.»

Les raisons du calme ambiant, au Kosovo, varient selon les interlocuteurs. Pour le journaliste Shketzen Maliki, avocat de longue date d'une solution de compromis, celui-ci résulte d'abord de l'absence d'alternative. «Les promesses de la communauté internationale sont notre seule garantie d'accéder à l'indépendance, explique-t-il. On sait maintenant que les choses ne peuvent pas aller en arrière. Alors, pourquoi risquer de tout perdre en bousculant le calendrier?»

Idem pour l'avocate Nekibe Kelmendi. Elue au parlement en troisième position sur la liste de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), le parti historique créé par Ibrahim Rugova, cette avocate dont le mari et deux fils furent tués par les Serbes en 1999 ne juge pas nécessaire d'attiser un mouvement populaire qui pourrait retourner le reste de l'Europe contre les Kosovars. «Nous sommes en passe d'accéder à cette indépendance dont j'ai rêvé toute ma vie. Nous avons accepté le document Ahtisaari et le respect des droits des minorités qu'il implique, complète-t-elle. La question importante, maintenant, est d'être ferme sur les principes. Nous ne devons pas, par exemple, oublier au passage le devoir de justice. Si des Serbes qui ont commis des crimes veulent revenir, ils devront être jugés.»

Le calendrier, dans ce contexte, sera déterminant. C'est en fin de semaine que le nouveau parlement élu le 17 novembre devrait se réunir à Pristina. La formation d'un comité de personnalités chargé de statuer sur les futurs symboles du pays, tels que le drapeau et l'hymne national, est imminente. Certaines évidences politiques, pas faciles à accepter, font aussi leur chemin, telle la nécessité d'adopter un drapeau différent du fameux aigle noir à deux têtes sur fond rouge, utilisé par l'Albanie voisine, et symbole, dans les Balkans, de l'aspiration nationaliste albanaise. «Il nous faut aussi un peu de temps pour tirer les conséquences des dernières élections, et former le futur gouvernement», reconnaît Nekibe Kelmendi, dont le parti, battu sur le plan national par le Parti démocratique du Kosovo (PDK) d'Hashim Thaci, a réussi in extremis à conserver la mairie de Pristina remportée dimanche par un économiste, Isa Mustafa.

L'attente, alors, n'est-elle pas la solution? Dans l'école de Toplican, Albin Kurti préfère réitérer ses exigences. «Le peuple ne doit pas dormir. Nous devons prendre garde au lavage de cerveau», assène-t-il. Persuadé que s'ils ne voient pas venir l'indépendance, les villageois perdront patience. Et qu'il faudra à ce moment «être capables de s'organiser pour atteindre le but final». öPage10