Han i Elezit est une bourgade kosovare déshéritée, accolée à la Macédoine, une petite ville industrielle en déshérence, qui ne vit que par sa cimenterie, la plus grande du pays. Quand l’usine marche à plein rendement, un nuage de poussière, mêlée de neige en hiver, flotte en permanence sur la région. La localité et sa voisine Kaçanik, de l’autre côté du défilé montagneux du même nom, seraient deux des «capitales» du djihad dans les Balkans. C’est dans la seconde qu’est né Lavdrim Muhaxherri, alias Abu Abdhullah al Kosova, le plus gradé des Albanais de l’État islamique.

Le 12 août 2014, la police du Kosovo a arrêté 40 islamistes supposés. Beaucoup d’entre eux étaient revenus de Syrie. Skendër, 28 ans, est depuis placé en résidence surveillée dans un appartement de Han i Elezit, où il vit avec son père, retraité de la cimenterie. Le jeune homme attend son procès. «Je me suis décidé tout seul à partir, explique-t-il, à cause d’Internet et des réseaux sociaux.» Skendër, qui n’a jamais eu d’autre activité que des boulots occasionnels sur des chantiers, raconte qu’il voulait «aider le peuple syrien». En décembre 2013, il a pris l’avion pour Istanbul, sur un vol low cost qui lui a coûté 96 euros. Arrivé en Turquie, des réseaux albanais l’ont pris en charge pour le faire passer en Syrie. «Je suis resté un mois dans un centre d’entraînement près d’Alep, assure-t-il, puis un autre comme gardien de ce camp. Je n’ai pas combattu.»

«J’ai été trompé»

Skendër refuse de dire de quel groupe de la résistance il dépendait mais, à l’époque, la plupart des Balkaniques combattaient sous la bannière du Front Al-Nusra, la «franchise» d’Al-Qaida en Syrie, avant de rallier l’Etat islamique. Selon lui, la ligne de front avec l’armée syrienne était calme durant son séjour, mais des affrontements auraient éclaté entre factions rivales. «Ce que j’ai vu ne correspondait pas à ce j’espérais, lâche-t-il. J’ai décidé de rentrer». Selon ses dires, le Turc qui commandait sa brigade lui a rendu son passeport, ce qui lui a permis de rejoindre le Kosovo.

Aujourd’hui, Skendër ne porte pas de barbe, ne fréquente pas la mosquée et estime avoir été «trompé». Il accuse les autorités du Kosovo. «On nous a dit qu’il fallait soutenir le peuple syrien contre Assad, et j’ai pu quitter librement le Kosovo et y revenir, raconte-t-il. Ce n’est que six mois après mon retour que j’ai été arrêté, puis placé en résidence surveillée. Maintenant, on me qualifie de «terroriste» et je vais sûrement être condamné à une lourde peine de prison.»

Trois cents ressortissants du Kosovo auraient rejoint la Syrie, cinquante y ont déjà été tués, 80 en sont revenus. Durant les premières années de la guerre, le gouvernement du Kosovo et la Communauté islamique du pays appelaient à la «solidarité» avec les rebelles. Au printemps 2012, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Enver Hoxha, avait même invité trois représentants de l’opposition syrienne au Kosovo. L’un d’eux, Ammar Abdulhammid expliquait: «Le Kosovo a traversé des épreuves et son expérience peut nous être utile. Par exemple, comment les différents groupes formant l’Armée de libération du Kosovo (UÇK) se sont-ils organisés entre eux? Ce séjour au Kosovo peut servir d’inspiration pour notre combat.» À l’époque était évoquée la possibilité de mettre en place dans le pays un camp d’entraînement pour des combattants syriens, sous l’œil «bienveillant» des États-Unis évidemment.

Après la guerre, on a laissé les extrémistes prendre pied dans notre pays

Un tel engagement des autorités a sans doute été perçu comme un feu vert officieux par les volontaires attirés par le djihad. Du moins avant que le Kosovo ne change radicalement de politique. En 2014, le Parlement a adopté en urgence une loi criminalisant tout participation à un conflit armé à l’étranger, et Pristina cherche désormais à se présenter comme un partenaire sérieux de la «lutte mondiale contre le terrorisme», ainsi que l’explique le criminologue Agim Musliu. Par contre, déplore ce dernier, «la répression constitue la seule réponse des autorités. Aucun travail de prévention sociale n’est mené.» Pour des jeunes gens comme Skendër, la prison constitue la seule perspective.

Vingt-deux mosquées du Kosovo appelaient ouvertement au départ pour le djihad il y a encore deux ans. Elles cultivent désormais une plus grande discrétion. Agim Musliu incrimine la Communauté islamique officielle pour avoir laissé se développer ce radicalisme. Un reproche que le théologien Xhabir Hamiti, professeur à la Faculté de théologie islamique de Pristina, n’esquive pas. Lui-même a été écarté de la direction de la Communauté, après avoir longtemps réclamé une position plus ferme face au radicalisme. «Dans le Kosovo d’après-guerre, personne ne contrôlait rien. On a laissé les extrémistes prendre pied dans notre pays, des ONG islamistes s’implanter durablement. La communauté internationale, qui était alors toute-puissante, porte une lourde responsabilité pour son inaction.»