Le frère du premier ministre du Kosovo, Isa Mustafa «et plusieurs membres de sa famille», ont tenté de demander l’asile en Allemagne, lors du «grand exode» des Kosovars, l’hiver dernier. Isa Mustafa a finalement reconnu les faits, non sans avoir directement menacé le journaliste qui a révélé les faits.

Il était 17h32, dimanche après-midi, quand le téléphone du journaliste Vehbi Kajtazi a sonné. Une voix s’est exclamée: «Tu n’avais rien d’autre à faire que de t’occuper de mon frère? Mon frère n’est pas dans ma main, mais dans celle de sa maladie, il a un cancer à la gorge, fils de chien! Tu vas le payer cher.» Vehbi Kajtazi affirme catégoriquement qu’il s’agissait du premier ministre, Isa Mustafa. Dans la matinée, le journaliste avait révélé sur le site d’information Insajderi, qu’il a récemment créé, que Ragib Mustafa, le frère du chef du gouvernement, avait tenté de fuir le Kosovo. Sa demande d’asile a d’abord été rejetée en France, puis en Allemagne, dans le land de Rhénanie-Palatinat.

Quelques heures plus tard, Isa Mustafa écrivait sur sa page Facebook: «Oui, c’est vrai. J’ai été informé par ma famille et mon frère qu’il avait demandé asile à l’étranger de manière à recevoir une assistance médicale pour une maladie difficile qui ne peut pas être soignée au Kosovo. Cela prouve seulement que ma famille partage le même destin que les citoyens du Kosovo et les problèmes auxquels ils sont confrontés.»

Lors du «grand exode» de l’hiver 2014-2015, plus de 100 000 Kosovars ont quitté leur pays en quelques mois, franchissant illégalement la frontière hongroise; 76 695 d’entre eux ont demandé l’asile dans des pays d’Europe occidentale, principalement en Allemagne. Ils ont presque tous été déboutés, et beaucoup ont été rapatriés au Kosovo depuis l’été. Les aveux d’Isa Mustafa peuvent lui regagner une certaine forme de sympathie de l’opinion, car la fuite de son frère montre au moins que sa famille ne bénéficie pas de passe-droits. Ils sont néanmoins tragiquement révélateurs de la situation qui prévaut au Kosovo: comme Ragib Mustafa, des milliers de Kosovars sont partis à l’étranger pour essayer de se faire soigner. Dans le pays, les hôpitaux ne sont pas capables de traiter les cas graves, le bakchich est quasiment obligatoire pour la moindre opération, car le corps médical est sous-payé, et les médicaments ne sont délivrés qu’au prix fort.

Si les faits sont confirmés, demeurent les graves menaces proférées par Isa Mustafa à l’encontre de Vehbi Kajtazi. Les syndicats de journalistes du Kosovo et de nombreuses organisations de la société civile réclament la démission du premier ministre, «ou du moins des excuses publiques». Cette nouvelle affaire intervient alors que le Kosovo ne sort pas d’une interminable crise politique. L’opposition, estimant que le gouvernement avait «violé la Constitution» en signant avec Belgrade l’accord sur la création d’une Association des communes serbes du Kosovo, continue de bloquer les travaux du parlement. Elle dénonce également l’élection d’Hashim Thaçi – actuel ministre des Affaires étrangères et chef du Parti démocratique du Kosovo (PDK), partenaire de coalition de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) d’Isa Mustafa – à la présidence de la République.

Entre le PDK et la LDK, les relations sont de plus en plus tendues, et beaucoup pensent que les amis d’Hashim Thaçi, qui doit entrer en fonction au plus tard le 8 avril, ne seraient pas hostiles à des élections anticipées le plus rapidement possible – avant, en tout cas, que le Tribunal spécial pour les crimes de l’ancienne Armée de libération du Kosovo (UÇK) n’émette ses premiers actes d’inculpation. Balloté de scandale en scandale, le Kosovo ressemble de plus en plus à un bateau ivre. Ou à un baril de poudre sur le point d’exploser.