De rares chalands se pressent entre les pauvres étals du marché de Podujevë, balayé par la neige et un blizzard glacé. Shefqet est professeur d’albanais, mais il n’a pas pu trouver d’emploi dans une école, faute d’avoir la carte de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), le parti longtemps hégémonique dans cette grande ville du nord du Kosovo. Il survit en vendant de la quincaillerie sur un stand de fortune. «Tout le monde est pour Vetëvendosje, assure-t-il. Les gens veulent en finir avec la corruption et le crime organisé. Au Kosovo, la population survit dans la misère… Enfin, tous mes clients, car les riches ne viennent pas voir mon stand.» Le basculement en faveur de Vetëvendosje de bastions de la LDK comme Podujevë est significatif de la lame de fond qui a porté au pouvoir le mouvement de gauche souverainiste ce dimanche.

Fuyant le froid, les hommes s’entassent dans quelques cafés pour partager de petits verres de thé noir brûlant, un luxe qui ne coûte que quelques dizaines de centimes. Samir Potera, un journaliste local qui a longtemps soutenu la LDK, ne cache plus son enthousiasme. Plus encore que d’Albin Kurti, le charismatique dirigeant de Vetëvendosje et futur premier ministre, il se déclare partisan de Vjosa Osmani, l’actuelle présidente par intérim de la République, transfuge de la LDK. Numéro deux du «ticket» présenté par Vetëvendosje, elle devrait être élue à la magistrature suprême par le parlement. «Vjosa est très bien éduquée. Je suis certain qui ni elle ni Albin ne feront d’alliance avec les corrompus qui ont ruiné notre pays.»

Situation inédite

L’ampleur de la victoire devrait dispenser le mouvement de la recherche d’alliés pour former une majorité. Selon les résultats disponibles lundi, avec 48% des voix, Vetëvendosje pourrait compter sur 55 à 58 des 120 députés du parlement, et le décompte des voix de la diaspora, qui pourrait prendre une semaine, renforcera encore son avance. Il suffira en tout cas du soutien de quelques élus représentant les minorités nationales pour assurer une confortable majorité absolue, une situation inédite depuis les premières élections libres d’après-guerre, en 2001.

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Dix sièges du parlement sont en effet réservés aux communautés bosniaque, rom ou turque du pays. Par contre, dix autres reviennent aux représentants serbes et ont été encore une fois monopolisés par la Liste Srpska, téléguidée depuis Belgrade. «Les électeurs serbes n’ont pas le choix», soupire Isak Vogurcic, un entrepreneur de l’enclave de Gracanica, qui a lancé la première brasserie artisanale du Kosovo. «Dans les zones serbes, la Liste Srpska contrôle toutes les institutions, celles qui dépendent de Belgrade comme celles formellement rattachées à Pristina. Pour avoir un emploi ou toucher les aides sociales, les gens doivent voter pour elle. Les pressions étaient énormes, comme d’habitude.»

On peut au moins espérer que le futur premier ministre permettra à la justice de commencer à faire son travail

Un ancien diplomate

La Constitution du Kosovo impose la présence de ministres serbes au gouvernement, mais Albin Kurti fera certainement le choix de figures indépendantes, extérieures à la Liste Srpska. Il a d’ailleurs clairement indiqué que le dialogue avec Belgrade, sur lequel insiste la communauté internationale, ne sera pas sa priorité, au contraire du «dialogue interne» qu’il entend promouvoir avec la population serbe locale pour assurer son intégration dans la société kosovare.

«Pour la justice sociale»

S’adressant aux journalistes après le scrutin, Albin Kurti assurait: «Ces élections ont été un référendum pour la justice sociale.» Selon un ancien diplomate en poste à Pristina, «on peut au moins espérer que le futur premier ministre permettra à la justice de commencer à faire son travail, en s’attaquant aux conflits d’intérêts et au pillage des ressources du pays». Cela pourrait contribuer à créer un climat plus favorable aux investissements. La diaspora qui s’est fortement mobilisée en faveur de Vetëvendosje pourrait y participer, mais l’ampleur de la tâche est immense, la fragile économie du pays ayant été laminée par la crise sanitaire. Selon certaines estimations, plus d’une entreprise sur deux serait au bord de la faillite.

Dimanche soir, en plein centre de Pristina, au pied de la statue équestre de Skenderbeg, le héros national albanais, les sympathisants de Vetëvendosje ont fêté la victoire, bravant le froid et les restrictions sanitaires. Tandis que le cercle des danseurs tournait au son des zurle et des tupans, Fatmire, une enseignante d’une cinquantaine d’années, lançait: «C’est un jour aussi important que celui de la proclamation de notre indépendance, le 17 février 2008. J’espère juste que nous ne serons pas déçus comme nous le fûmes à l’époque.»