Lanceur d’alerte stigmatisé en Grèce

Grèce Un fonctionnaire a dénoncé un cas de corruption lors de la rénovation d’une église

Le Ministère de la culture a mal réagi

Devant le pare-brise, deux minuscules rouleaux à peinture tressautent au rythme des trous dans la chaussée. Kostantinos Damianos s’en sert pour rénover des fresques murales. Alors qu’il conduit sur les hauteurs de Chalkida, une petite ville à 75 kilomètres au nord d’Athènes, cet homme de 57 ans s’excuse de tout, de la taille de sa voiture, de l’état de sa maison, de celui de son jardin. Cet employé du Ministère de la culture ne roule pas sur l’or. Alors qu’il travaille comme restaurateur d’art depuis vingt-deux ans, il gagne environ 900 euros par mois.

Dans son salon, une bibliothèque couvre un mur entier. D’une main, il frôle une rangée de livres: Tolstoï, Victor Hugo, Dostoïevski. Sur le mur jaune noirci par l’humidité trône une grande croix, mais aussi plusieurs icônes orthodoxes. Sa femme peint ces images pieuses pour compléter leurs revenus, car ils ont cinq enfants. «Je suis chrétien, mais pas fanatique. La culture m’intéresse en général, c’est pour ça que j’ai choisi ce métier», explique-t-il tout en sortant un Coran et un Talmud de l’étagère. C’est aussi la raison qui l’a poussé à s’inquiéter du sort d’une petite église sur l’île d’Eubée (la deuxième plus grande du pays après la Crète) il y a presque trois ans.

«On la surnomme Chiliadou, comme son âge, car chilia en grec, cela signifie 1000», précise-t-il. En mai 2012, Kostantinos Damianos travaille pour le service d’archéologie de l’île. Il se rend dans cette église pour vérifier l’état des fresques murales alors que des travaux de restauration sont en cours. Sur place, il s’étonne de ne trouver que deux ouvriers, truelle à la main. Pas de panneau réglementaire avec le budget et le nom de l’entreprise, pas d’équipe technique chargée de superviser les travaux. Il revient plus tard et s’aperçoit qu’ils utilisent un ciment bas de gamme à la place du ciment danois prévu. Sur les 250 000 euros de budget, il estime, cahier des charges à la main, qu’environ 70 000 euros n’ont pas été utilisés correctement. L’argent appartient à l’Eglise orthodoxe de Grèce, mais le bâtiment fait partie du patrimoine et la restauration est donc supervisée par le Ministère de la culture.

Kostantinos Damianos admet qu’il a outrepassé sa fonction: «Je n’étais pas responsable de l’évaluation des travaux, mais je suis un habitué des chantiers de restauration.» Pour en attester, il ne cesse de faire défiler des photos de son travail sur Facebook. Non sans une pointe de fierté, il revient sans cesse sur celles où on le voit au milieu des échafaudages du Parthénon. Il y a travaillé pendant douze ans.

Lorsqu’il voit la qualité des travaux à Chiliadou, il décide d’alerter un collègue, puis sa supérieure. Au bout d’un an, rien ne change, il rédige un premier rapport écrit. C’est le début des ennuis. Aussitôt, il est convoqué au Ministère de la culture. Après interrogatoire, il reçoit un blâme pour désobéissance sévère, accusé entre autres d’avoir répandu des rumeurs sur la qualité de la restauration et d’avoir critiqué une autorité supérieure.

Alors qu’il raconte son histoire, Kostantinos Damianos ne cesse de faire des allers-retours entre le couloir et la pièce principale, visiblement stressé: «Je m’attendais à avoir des problèmes avec ma supérieure, mais pas de la part du Ministère de la culture, explique-t-il. Mais en Grèce, la justice est comme un serpent, elle ne mord que ceux qui n’ont pas de chaussures.» Sur la table du salon, il dépose deux caisses pleines à ras bord de documents. «Depuis presque trois ans, je collecte tout ce que je trouve sur cette histoire.»

Posant ses lunettes sur son nez, il sort des photos sur lesquelles on voit le sel qui ronge les murs de Chiliadou à cause du mauvais ciment. Sur une autre, ce sont les fresques sur le mur de l’église, désormais recouvertes de plâtre. «Lors de la fête du 15 août, les gens ont été abasourdis, ils se demandaient ce qui était arrivé à l’église», confirme le père Theodosios du monastère de Makrimallis, en charge de l’église. Lorsqu’il a demandé au Ministère de la culture ce qui était arrivé, on lui a indiqué que lors d’une restauration, certaines adaptations peuvent être faites par rapport au plan initial. La cheffe du service de Konstantinos Damianos, en charge de la rénovation, récuse toutes les accusations.

Le fonctionnaire a aujourd’hui le soutien de Transparency International en Grèce. Cette organisation non gouvernementale collecte les témoignages de lanceurs d’alertes, ceux qui dénoncent les cas de corruption. Ils mettent surtout en cause la façon dont Konstantinos Damianos a été traité depuis qu’il a commencé à parler: travail dehors sous 40 degrés ou sous la neige, interdiction d’accès au réfrigérateur où se trouvent ses médicaments alors qu’il est diabétique. Selon Konstantinos Bakouris, président de Transparency International, son cas n’est pas unique, c’est un problème culturel en Grèce: «Ici, les mouchards sont condamnés par l’opinion publique. Les gens ne parlent pas. C’est contre les pratiques.» Il y a un an, une nouvelle loi a été créée pour protéger les fonctionnaires qui dénoncent des cas de corruption, mais uniquement s’il y a eu pot-de-vin. Or ce n’est pas le cas ici.

Sur le chemin du retour, Konstantinos Damianos fait un détour par le musée qu’il a aménagé en partie à Chalkida. Au milieu des antiquités juives et ottomanes, il explique qu’il a cessé de se rendre au travail depuis plus de quatre mois. Il demande aujourd’hui à être transféré dans un autre service, mais la réponse tarde à venir.

«La justice grecque est comme un serpent, elle ne mord que ceux qui n’ont pas de chaussures»